#9 – On aime : Immortal Technique

Aujourd’hui, je vous parle de Felipe Andres Coronel, né en 1978 à Lima, et connu sous le pseudonyme Immortal Technique comme une figure incontournable dans le rap US underground des années 2000/2010.

Avant de vous parler de son engagement lyrical et militant, je préfère vous introduire ce personnage en vous présentant le son avec lequel nombreux l’ont découvert. Son qui, pour mon humble personne, reste l’un des meilleurs que le rap américain ait vu naître au XXIe siècle : Dance with the devil.

Le sample tiré du film “Love Story” éveille la curiosité, et pose les bases d’un story-telling très sombre racontant l’histoire d’un gamin qui en grandissant se retrouve piégé dans les méandres du deal. Il finit par perdre tout respect pour la rue et la société qui l’ont protégé et aidé à grandir, s’enfonçant dans une spirale dont l’issue vous prend véritablement aux tripes. Maintenant, pour ceux qui ne la connaissent pas, je vous encourage à vous asseoir et à regarder la vidéo (elle dure longtemps mais faut vraiment regarder jusqu’à la fin) :

There’s no diversity because we’re burning in the melting pot

Dites-moi que je ne suis pas le seul à qui cette phrase donne la chair de poule quand il la redit à la toute fin du morceau.

Maintenant, penchons-nous sur la carrière de ce monsieur.

Après plusieurs projets sortis dans la fin des années 90, son premier album studio est Revolutionary Vol.1 (2001), qui contient notamment Dance With The Devil et The Poverty of Philosophy… Cet album lui fait prendre une dimension importante sur la scène underground, au milieu des Jedi Mind Tricks (Vinnie Paz), MF Doom, Talib Kweli… Scène dont il devient l’un des symboles, du fait notamment de son refus de signer avec un major, pour pouvoir garder la main sur sa direction artistique (ce qui ne l’empêchera pas de vendre environ 200 000 copies de ses 3 albums studio). Il est aujourd’hui vice-président du label indépendant Viper Records.

Mais cette volonté d’indépendance n’est que l’une des facettes de l’engagement militant d’Immortal Technique. Dans son second album, Revolutionary Vol.2 (2003), il se fait encore plus virulent, en s’attaquant toujours à des problématiques politiques controversées (la pauvreté, la lutte des classes, le racisme, la religion, le gouvernement américain…), dans des morceaux qui connaissent un vrai succès.

Harlem Streets dépeint un quartier (où Immortal Technique a grandi) dévasté par la drogue, la violence, la corruption, et où la pauvreté voire la faim sont accrues par la gentrification et l’absence de régulation gouvernementale…

A generation of babies, born without health care
Homeless families, thrown the fuck off the welfare

A sound of conservative politicians on television
People in the hood are blind so they tell us to listen

Le morceau 4th Branch s’en prend au pouvoir des médias, et plus globalement à leur utilisation en tant que moyen de “désinformation” : interprétation de l’histoire, de la religion, “mensonges” sur le Moyen-Orient et la démocratie..

It’s like MK-ULTRA, controllin’ your brain
Suggestive thinking, causing your perspective to change
They wanna rearrange the whole point of view of the ghetto
The fourth branch of the government, want us to settle

This is the information that they hold back from Peter Jennings
Cause Condoleeza Rice is just a new age Sally Hemmings

Democracy is just a word, when the people are starvin’
The average citizen, made to be, blind to the reason
A desert full of genocide, where the bodies are freezin’
And the world doesn’t believe that you fightin’ for freedom
Enfin, You never know vient renforcer la richesse de l’album. Immortal technique laisse de côté les problématiques politiques controversées pour nous conter une histoire d’amour à la première personne. Celle d’un jeune délinquant surnommé  “Carino” se détournant des deals et de la rue, happé par la volonté de plaire à une jeune latina cultivée et inaccessible.

“She convinced me, to stop hangin’ out on the streets
To stop robbin’ and stealin’, from people like you
Instead I took her out to the Apollo and the Bronx Zoo,
Museo del barrio and the Metropolitan too
Got to the point where I was either with her or my crew
So I decided one day, to tell her my feelings was true”

Mais comme vous devez vous en douter au vu de ce que vous venez de lire sur le personnage, Immortal Technique n’est pas le type de mec qui va finir son son sur un “Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants”… Je vous laisse découvrir de vous même le morceau en entier, qui démontre encore une fois la faculté d’Immortal Technique à aborder des thèmes de société trop souvent laissés de côté.

Je ne peux pas vous faire une analyse de tout cet album, mais de très nombreux morceaux méritent une grande attention : Industrial Revolution, Point of no Return, et surtout Freedom of Speech ou Leaving the Past, dont on aurait pu dire énormément de choses aussi.

Son troisième album, The 3rd World, sorti en 2008, conserve la verve des deux précédents.

Malgré un succès peut-être moindre, cet album est un symbole de l’engagement humain et militant d’Immortal Technique. Pour la petite histoire, les fonds récoltés grâce à la vente de l’album ont servi à la construction d’un orphelinat en Afghanistan.

Si la carrière d’Immortal Technique est si particulière, c’est aussi parce qu’il s’est engagé dans le monde politique, qu’il a donné de sa personne. Il a donné de nombreuses conférences dénonçant la corruption du pouvoir politique américain, fait de multiples interviews sur des questions politiques ou de société.
Il a été l’une des têtes d’affiches du mouvement des “99%” et d’Occupy Wall Street, avec notamment le morceau “Rich Man’s World” où il dénonce le pouvoir des 1% et le montant des inégalités.

Mais maintenant je vais faire une grosse conclusion pour nuancer tout ce que j’ai dit jusqu’alors.

Immortal Technique donne dans de nombreux morceaux une vision très réaliste du monde qu’il connaît, des rues d’Harlem aux bidonvilles de Lima, mais une part de son analyse de la situation est basée sur des théories conspirationnistes, mettant en jeu le gouvernement américain, l’Etat d’Israël, et toutes les autres composantes que l’on retrouve habituellement. Il est impossible, avec les informations que nous avons, de formuler une opinion précise sur ces sujets.

Si un morceau comme 4th Branch se contente de dénoncer des ‘mensonges’ ou la désinformation médiatique, le pamphlet “Bin Laden” qu’il partage avec Mos Def et Eminem est plus risqué. Il y affirme que l’administration Bush a participé aux attentats du 11 Septembre 2001. Les théories sont nombreuses sur le sujet, mais impossible de donner un jugement aussi ferme.

Voilà le morceau, pour se faire une idée :

Autre point important : si Immortal Technique est célèbre pour ses écrits engagés, il est aussi mondialement reconnu comme l’un des meilleurs MC techniquement. Cette technique d’écriture, qui s’accorde à merveille avec son flow puissant, participe grandement à la force que contiennent ses morceaux, et joue un rôle évident dans le sens qu’ils prennent. Un morceau comme Dance with the Devil n’aurait sans doute pas eu une telle puissance émotionnelle sans le travail fait sur les sonorités et les choix d’écriture.

Ce talent et ce travail, couplés à la nature de ses écrits, ont fait d’Immortal Technique un rappeur complet, un artiste pleinement engagé, avec ses convictions, et qui montre que la précision du travail d’écriture, de sens, sont une composante essentielle à la réussite dans le rap.

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