# 17 – Focus : les docus Noisey

Un aperçu des ghettos américains, ou d’où vient le rap que t’écoutes
Tu n’as rien à te mettre sous les dents depuis que tu as terminé The Wire ou tu es juste curieux de découvrir le hood et l’origine de ta musique préférée, alors il est temps de te mettre à ces mini séries de Noisey.
Ces documentaires amateurs et authentiques offrent un éclairage nouveau sur le rap de Compton, la trap d’Atlanta et la drill de Chicago. Et pour ceux qui comme moi ont déjà du mal à comprendre un anglais basique, le fait qu’il y ait des sous-titres est un réel bonus pour comprendre les divagations d’un dealer d’Atlanta sous LSD.

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Les drogues :

Les drogues sont souvent utilisées comme des « self medicine». Comme le montre Good Kid de Kendrick, face à la violence des gangs et de la police, la drogue devient la seule échappatoire (All I see in this room : 20’, Xannies and these ‘shrooms, Grown up candy for pain)
A Atlanta, plaque tournante du trafic du fait de sa géographie, la trap est indissociable de la drogue et de sa fabrication (« it’s a trap when you enter the trap house »), quand on écoute on doit sentir les vapeurs des drogues.
La plupart des rappeurs de cette ville passent leur soirée avec des purple drink à la main, composée majoritairement de Lean, et on voit aussi beaucoup A$AP MOB en consommer (Noisey a aussi plusieurs reportages sur A$AP Rocky), ce qui a d’ailleurs mené à la mort de Yams (Gook, Denzel Curry : « I don’t fuck with purp, that’s the only reason Yams died »). On ressent cette influence, autant dans la musique que dans les drogues, au sein du groupe 667 en France (article déjà publié sur ce site).
On rencontre aussi ILoveMakonnen, qui a la particularité d’écrire sous champignons hallucinogènes, ce qui ressort assez bien dans Trust me Danny ou dans la plus connue reprise par Drake : Tuesday.
L’influence des drogues douces n’est pas en reste, et le passage chez Two Chainz le montre bien.

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De grands enfants :
« We wanted to meet Chief Keef to see how a 15-year-old kid from the most dangerous street of one of the most dangerous neighbourhood of one of the most dangerous city in America was able to turn his terrifying childhood into a multimillionaire franchise »
Une des choses les plus frappantes est l’âge d’une partie des rappeurs. Ils ont les mêmes délires que des enfants mais avec en plus de l’argent, des femmes et des armes.
Chacun veut montrer sa collection, à l’image d’A$AP Rocky ou de 2Chainz, Chief Keef s’étant même acheté un pavillon en banlieue où il passe ses journées sur des squads à fumer.
Ce qui ressort donc du reportage est un décalage fort, par exemple le producteur Young Chop vient de travailler à Paris avec Kanye West, mais à Chicago c’est sa mère, avec qui il vit, qui le conduit partout.

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La violence :
Elle est omniprésente, partout et tout le temps. Les conflits incessants entre les Crips et les Bloods (Pirus à Bompton), les blacks disciple et les BDK rythment ces quartiers. Si les clips à Chiraq sont tournés dans les maisons, c’est qu’il est trop dangereux de le faire dehors. Chaque personne du hood a perdu au moins un de ses amis proches, et l’on voit même un père à Compton qui s’est fait tatouer le nom de ses proches morts sous les balles, et son dos, pourtant massif, en est rempli…
Malheureusement pour le reportage, de nombreux rappeurs sont sous jugements et ne peuvent donc pas s’exprimer. Cette violence est aussi relatée à travers des beefs, comme ceux de Gucci Mane et Jeezy, où les récits, comme ceux des Migos dont la voiture venait de subir une pluie de balles.

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De multiples intervenants :
Ces reportages donnent aussi la voix, même s’il le fait de manière plus anecdotique, à d’autres acteurs de ces quartiers, comme les policiers, les victimes de la violence et de la ségrégation (notamment médicale : pas d’accès aux soins dans les quartiers les plus pauvres), mais aussi et surtout aux producteurs.

Le rôle majeur des producteurs :
Ce reportage met surtout en relief le rôle plus qu’important des producteurs, ce sont eux les véritables artistes, ceux grâce à qui les rappeurs peuvent s’enrichir et quitter leurs quartiers. Que ce soit Zaytoven, Mike will made it, Metro boomin, ou même Young Chop, ceux qu’ils ont révélé ont tous suivi leurs conseils. Ils se sont pour la plupart détournés des conflits de gangs en s’enfermant dans leurs studios pour créer de nouveaux beats, et ils sont à l’origine du succès de ces rappeurs. Même si pour beaucoup leur réputation reste circonscrite à leur ghetto où à leur ville, certains, comme Mike Will Made It, se sont fait connaître à l’international et produisent pour Rihanna, Lil Wayne…

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Ce reportage soulève aussi un certain nombre de paradoxes, de questions :
Ils ont tous un seul rêve, quitter le ghetto, et pour y arriver, ils rappent, paradoxalement, à propos de leur appartenance à ce même ghetto. De manière un peu caricaturale mais pourtant assez proche de la réalité, pour quitter le quartier, on peut soit devenir basketteur soit devenir chanteur ou rappeur (black boy fly). Kendrick, interviewé à Kompton(*), nous donne le meilleur exemple d’une sortie du ghetto sans quitter ses racines. Il reste en contact avec son quartier, donne sa chance dans le monde du rap à un de ses meilleurs amis, fait régulièrement des dons pour la troupe de musique de l’école municipale, est revenu écrire son deuxième album à Compton… De plus la plupart de ses sons ont beaucoup de sens, d’interprétations, et interrogent les traditions de gangbanging et les alternatives à ces violences de groupes (à l’image de Peer Pressure, ou de Swimming Pool qui critiquent la pression sociale poussant à réaliser des actions allant à l’encontre de son intérêt à plus long terme).
Se pose aussi la question du lien entre criminalité et le gangsta rap, de savoir lequel des deux entraine l’autre. On reproche au rap de faire l’apologie de la violence, du sexisme, mais bien souvent le rap sert de bouc émissaire pour expliquer une violence aux racines plus profondes et lié à un contexte socio-économique précis, et les médias n’hésitent pas à utiliser certaines anecdotes liées au milieu hip-hop pour buzzer.
Une touche d’espoir demeure à la fin du reportage sur Compton, où l’on voit un restaurant monté par un ancien Blood et un ancien Crips, qui essayent de se racheter et de fuir cette mort et ce désespoir chronique et omniprésent.

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Il s’agit enfin de s’interroger sur la démarche de ces reportages :
Le journaliste est un petit blanc, et l’on peut se dire avec cynisme que ce n’est qu’un moyen pour les blancs aisés de récupérer cette culture, la musique majoritairement afro-américaine, dans une sorte de processus de boboisation, comme s’en inquiète Mackelmore dans White Privilege, pourtant conscient de sa place dans ce même processus.  Toutefois, il faut reconnaître que le journaliste est désireux d’apprendre, et que ces vidéos permettent avant tout de faire connaître cette culture. D’autant plus qu’on ne peut pas critiquer les médias en disant qu’ils ne respectent pas cette culture, tout en reprochant à ces reportages de la faire rayonner.

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Si jamais vous cherchez à découvrir les origines du rap et de la bounce, à travers des récits de vie, le livre Triksta de Nik Cohn, un ancien critique de rock tombé amoureux de la Nouvelle-Orléans, est maintenant en version poche et est un incontournable.

 

(*): La ville de Compton étant déchirée par le conflit entre Crips et Bloods, ces derniers appelant leur ville Bompton (la lettre C étant à éviter, ce qui explique le titre du dernier album de YG: Still Brazy), la dénomination Kompton est un moyen de passer outre ces violences, comme le prônent les textes de Kendrick.

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