#19 – Focus : Népal

Parlons aujourd’hui d’un artiste relativement méconnu du grand public, mais dont le travail et le talent régalent nombre d’amateurs de rap français.
Népal est un MC et beatmaker parisien appartenant à la 75e session, nébuleuse de rappeurs et producteurs, articulée notamment autour du Dojo, studio situé à Saint-Denis. La 75e sess’, qui s’est fait connaître avec (entre autres) les freestyles “ John Doe ”, comprend Georgio, Sopico, Inspire, Sanka, Limsa, DELTA 64236, Sheldon, FA2L, A Little Rooster, Nepal, Diabi, Hash24, Vesti… et est connectée avec les jeunes parisiens du Panama Bende (groupe de Aladin 135, Ormaz, Lesram, et consorts) et les Genevois du 13 Sarkastick (crew de Di-Meh notamment).

75e

https://www.youtube.com/embed/SJnPl4BruUA

En guise d’introduction, évoquons la complexité du personnage. Celui-ci utilise en fait plusieurs pseudonymes : il s’est d’abord fait appeler KLM, à l’époque où il formait un duo avec son compère de toujours Doum’s (oui, celui de l’entourage). Il a ensuite troqué ce blaze pour celui de Népal, mais tout en continuant à signer ses prods par le nom de KLM. Il a également sorti 3 medleys, dont nous parlerons ensuite, sous le blaze de randmaster Splinter. Aujourd’hui, c’est bien sous le nom de Népal qu’il sort ses projets, dont 16 par 16 et 444 nuits sur lesquels nous reviendrons.

Pour avoir une idée de ce qu’est KLM, jetez un oeil au projet La Folie des Glandeurs de 2 Fingz, et la mixtape Enter the Dojo 1 qu’il a entièrement produite. Encore avant La Folie des Glandeurs, Doum’s et KLM s’amusaient sur face B, notamment avec les YouTube et Wineagain freestyles.

Autre facette importante : Népal apporte une attention particulière à masquer son apparence physique. Son visage n’est visible dans aucun clip, il fait des freestyles avec un casque ou un foulard sur la tête, un mec a donné une interview en son nom et Sopico a même tourné un clip à sa place pour brouiller les pistes. Néanmoins, tu peux l’apercevoir au détour d’un planète rap de Sneazzy, et si t’y arrives pas, ben tu vas le voir en concert mon pote.

Avant de parler de Nepal plus en profondeur, j’aimerais en placer une sur Grandmaster Splinter. C’est sous ce blaze, mélange de Grandmaster Flash et de Maître Splinter, que sont sortis, en scred comme toujours, les medleys 1 , 2 et 3 où le mc fait étalage de toute sa technique. Le concept : des faces B à l’ancienne (de Dilated People à La Caution en passant par Grand Puba, Outkast ou encore Pete Rock), des changements de flow, une technique toujours aussi aiguisée et un mix made in the Dojo. Le résultat : 3 tracks de 5 minutes durant lesquelles le Grandmaster impressionne de facilité, ne rappe que pour la technique avec un vocabulaire alliant références alambiquées et verlan “inhabituel”, pour un résultat carrément difficile à comprendre même avec les lyrics sous les yeux.

Par exemple :

C’est dur hein? Faut faire du blé on est plus à l’école
S’élever, s’affranchir des codes, jusqu’à c’que nos âmes décollent
Des cônes, Hyde s’la colle, Dégaine stique-my à la Darry Cole
Des sales ivrognes sortent le calicot,
Piano les amigos, déplacement smooth, tah les jaïn de Calicut… U know?

Quelques phases sensées – voire piquantes – sont placées ça et là ( Aujourd’hui Goliath porte l’étoile de David ) mais globalement, ces medleys sont une simple démonstration technique sans plus de prétention. Comme quoi rapper “sans se prendre la tête” c’est pas forcément produire de la soupe auto-tunée (#tweetvisé).

Entrons dans le vif du sujet. Népal possède une qualité d’écriture supérieure à la moyenne, et manie les sonorités au point de faire de ses textes un véritable instrument musical. A cela s’ajoutent une réelle cohérence dans le choix des instrumentaux (qui s’explique sans doute par sa propre expérience de la chose) et un sens de la formule qui imagent ses récits et leur donne souvent un aspect à la fois onirique et gravement ancré dans la réalité.

16 par 16:

Ce projet de 6 titres, tous des remix, sort en 2014, sous l’égide de la 75e sess et avec l’aide de Sheldon et Diabi. On retrouve la complexité dans l’écriture, celle-là même qui fait claquer un son dans les oreilles, et l’EP se fait symbole de la maîtrise technique du MC, bien accompagné par les prods de ses potes du Dojo.

Mais arrêtons nous un instant pour revenir sur un morceau, Skyclub , présent sur 16 par 16, que Diabi ( https://soundcloud.com/diabi ) a remixé pour lui donner l’ambiance intimiste si caractéristique de ses productions. Couplé à la force et la technique des lyrics, qui résonnent fermement, et à l’excellent mastering du morceau, le résultat est fabuleux.

La première phrase, malgré son côté “à l’eau de rose” (c’est lui même qui le dit dans une interview pour Le Rap en France) pourrait suffire à résumer le morceau entier

Les temps changent, on connaît plus l’nom des fleurs

L’image frappe l’esprit et on rentre directement dans une ode désabusée à la banalité, qui pousse à son paroxysme le paradoxe rêve/réalité que l’on évoquait ci-dessus. Si la musicalité du morceau donne l’impression de voler, les paroles et le flow de Népal ramènent à la terre ferme. Et sans cesse, revient ce désir de tout quitter, la routine, la grisaille, le métro, la normalité…qui t’emporte, et te ramène, encore, encore.

Fonce tête baissée, essaie
Laisse la Terre faire un tour et reprends la où tu l’avais laissée

444 nuits :

Après avoir fait frétiller son public avec l’excellent et très sombre 66 Mesures , Népal sort  n juin dernier le double EP 444 nuits. Celui-ci contient une partie “Pilule bleue”, correspondant au côté calme, intimiste de l’artiste, qui mêle souvenirs, influences et introspection, dans un style qui lui sied à la perfection.

Dans celle-ci, retenons notamment le morceaux Oxmose , hommage mélancolique au rap français qui l’a façonné en tant qu’homme et en tant que rappeur ; Rien d’Spécial, seul morceau clippé du projet où l’on retrouve la dualité ciel/terre ; ou encore Malik Al Mawt , lente introspection presque mystique (Malik Al Mawt est l’archange de l’Islam qui sépare l’âme du corps lors de la mort), où les jeux de mots deviennent jeux d’ombres et de lumière…

A moi tout seul, j’suis une rumeur, un lunatique, un sage poète,
Entre “ ¿ Como esta ?” et “Vatch fouder”
L’enfant seul avec un joint d’pollen
Oxmose

J’fais tous les soirs l’même trajet,
D’mon subconscient à ton nerf auditif
Malik Al Mawt

Le thème défile de plus en plus vite
Il m’faut juste un moment comme Quan
Juste un moment pour qu’les têtes bougent
Et crois-moi, ils vont avoir de quoi
444 nuits

La deuxième partie de l’EP, la “Pilule Rouge”, s’avère plus énervée et dynamique, dans un style que l’on connaît moins à Népal mais dans lequel il se meut avec beaucoup d’habileté.

Notons que c’est dans cette partie que se concentrent les featurings du projet : Doums sur le très agréable Suga Suga (remix du succès planétaire de Baby Bash), M Le Maudit sur Bizarre City , Fixpen Sill & Waltmann sur Overdab
Ajoutons-y Faute de Time , morceau introductif de cette deuxième partie, et Emoji , qui la clôt, et ressort une partition cohérente, rythmée par la musicalité et le jeu de sonorités auquel s’adonne le MC parisien. Le tout est travaillé et retravaillé, à écouter et réécouter…

En guise de bonus

Esquimaux ft. Nekfeu

On ne pourrait pas finir cet article sans parler du feat avec Nekfeu sur l’album Cyborg de ce dernier. Le morceau, Esquimau, est une sacrée claque, et le couplet de Népal n’a rien à envier à celui du Fennek, au contraire. Il démontre une nouvelle fois son habileté technique, qu’il enrichit de comparaisons variées, derrière l’utilisation de l’Esquimau comme symbole de la nécessaire prise de recul de l’artiste par rapport au succès et tous les vices qui l’entourent. On note les multiples références à la culture japonaise (Takeshi Kitano, Sekaï), Népal allant même jusqu’à lâcher une phrase entière en japonais “Suki na toko oshiete tai”, qui signifie “je fais ce que je veux”. Le couplet de Nekfeu conserve la cohérence du morceau, lequel constitue une pièce maîtresse de l’album, entre démonstration technique et sous-entendus évidents.

Au moment de conclure cet article, on se prend à espérer que Népal, au vu du travail qu’il fournit et du talent qu’il possède, trouvera une reconnaissance juste au sein du public français. Affaire à suivre

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