Nwaar Désir

La mâchoire de Mustapha embrassait le bitume, son corps gisait le sol. Souleymane n’en avait rien à faire. Il abandonnait son ami sans regret : ce con l’avait bien mérité. « Bounty » lui avait dit Mustapha. Tu m’étonnes que Souleymane ait dû lui péter la gueule.

Pour Souleymane, « Bounty » était l’insulte ultime. Cela voulait dire que c’était un noir qui ne s’assumait pas. Un noir qui voulait être blanc. Un noir à l’extérieur mais blanc à l’intérieur. Un « bounty » quoi. Quel genre de con n’était pas fier de sa couleur, pas fier de sa culture. Lui Souleymane il était fier de toute l’influence que l’Afrique noire avait sur la culture urbaine. Il était fier de… de… Bah oui, il était fier de quoi au juste Souleymane ? Souleymane se mit à phaser : où était la culture noire-africaine dans la culture urbaine ?

« Zebi », « Starfoullah », « Inch’allah », « sah », « hmal »… Ces islamo-terroristes du Maghreb avait bien réussi leur coup eux. Dès que tu parlais, ta grammaire se faisait coloniser par le palabre beur. Mais qui disait « Batara Den », « Mboté » ou « Nangadef » si ce n’est Souleymane, sa famille ou ses autres amis noirs ? Même les putains de gitans avaient réussi à braquer la langue de Molière à coup de « bédave », « nachave », « pillave » ou « poucave ».

La langue de la rue n’était pas noire. Le style vestimentaire de la rue n’était pas noir (que les zaïrois gardent leur sapologie pour eux). Le Street Art n’était pas noir.

Souleymane déprimait. Il était fier d’être noir mais est-ce que la rue était fière d’être noire ? Il mit donc ses écouteurs et écouta un peu de musique pour se changer les idées. Un peu de Kery James, un peu de Youssoupha, un peu de Dosseh, un peu de MHD. Il n’aimait pas toujours ce qu’il écoutait, mais ces artistes le chatouillaient quelque part. Mais oui bordel ! La musique ! « Bah oui mon gars, la musique de la rue, crois-moi qu’elle a du noir » se dit Souleymane. Mais le plus intéressant c’était de voir son évolution.

Tout avait commencé vers la fin des années 90. Le rap avait pénétré l’hexagone. Dans les banlieues comme dans les grandes villes de plus en plus de jeunes écoutaient du rap. C’est à ce même moment que les premières revendications noires apparurent dans la musique. Par revendication j’entends surtout un message de fierté d’appartenance au continent noir. En mon sens, Kery James est un des pionniers de ce qui a été fait en la matière. La Mafia K’1 Fry est un exemple typique : il y avait des noirs qui exprimaient leur fierté d’être noir. Mais ce n’est que la première étape d’un processus à trois vitesses. A ce moment, malgré leurs revendications, ces artistes noirs parlaient en Français, sur des beats occidentaux et en faisant des danses davantage américaines qu’africaines.

Par la suite, le phénomène se développe. On est dans les années 2000. Qu’un artiste noir témoigne sa fierté d’appartenir au continent africain devient quasiment un lieu commun. Toutefois une chose a changé depuis les années 90. Les artistes font directement référence à des éléments de la culture africaine. Ils ne passent plus systématiquement par le prisme de la langue ou la culture française pour communiquer leur message. Ainsi, il n’est pas rare de voir des rappeurs lâcher des punchlines en wolof ou en lingala. Dans le grand tube de 2010 (rires) Wati by Night, on entendra Maître Gims dire un petit « Mboté ma chérie ». Plus encore nous pouvons citer Youssoupha dans son morceau A force de le dire (2008).

À force d’avoir mon dialecte qui balance
En argot et en français sont mes lettres mais j’oublie pas ma langue
Baninga bo lela té, Soki lelo na yé té
Muana a bosanaka nzela mboka na yé té
(Ne pleurez pas les amis
Si aujourd’hui je ne suis pas venu,
L’enfant n’oublie jamais d’où il vient.)

 C’est aussi à cette même époque que la danse africaine se popularise de plus en plus et commence à marquer la culture urbaine. Juste après la mort de la tecktonik vous avez tous forcement vu un des zoulous de votre école se déhancher sur du logobi.

C’est donc ça la deuxième étape : ce n’est plus seulement le fond qui se porte sur l’Afrique mais aussi la forme désormais.

Le logobi, ou le tournant de nombreux lascars qui ont troqué leur survêt pour sapes et teintures fluos

Souleymane arrive chez lui. Il est tout content maintenant. Il voit où on en est arrivé. L’Afro-Trap est l’exemple typique de la troisième étape. Maintenant c’est le beat même qui est africain. C’est là qu’on voit le paroxysme de l’influence de l’Afrique sur la culture urbaine.

On retrouve mêmes des titres de chansons en bambara. Il n’y a plus vraiment de message explicite de fierté d’appartenance au continent africain ; o<n arrive à un point où le message devient implicite. Plus encore, plutôt que d’avoir des artistes africains qui s’inspirent des artistes européens comme ça a longtemps été le cas dans le cadre de la musique de type urbaine, c’est maintenant l’inverse qui se produit. On peut notamment penser à Booba « plagiant » Sidiki Diabaté pour Validée.

Le son qui a inspiré Validée de Booba

La troisième étape aboutit donc à un triptyque Musique – Parole – Danse marqué par l’Afrique. Souleymane est heureux, il savait de quoi il était fier. Mais tout à coup son téléphone sonne : c’est la police. Souleymane a le seum : « Zebi, ce hmal de Mustapha m’a poucave ».

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