Isaiah Rashad : dépression, drogue et poésie ?

Isaiah Rashad est un jeune rappeur qui a rejoint le label Top Dog Entertainement en 2013  (le label de Kendrick, SchoolBoy Q, Jay Rock, Ab Soul…) et qui a sorti fin 2016 The Sun’s Tirade, après avoir déjà livré son premier EP : Cilvia Demo. L’ambiance est avant tout envoutante et les longs refrains parfois chuchotés sont hypnotisant. Ce n’est pas forcément pour les récits décrits dans ses lyrics mais plutôt pour la poésie qui s’en dégage qu’Isaiah s’est fait une place sur la scène rap américaine. Les jeux de mots et les allitérations s’enchainent, donnant un effet naviguant entre le smooth et le mystique.

On est ici loin du gangsta rap, et même si la plupart de ses sons traitent de psychotropes, cela ne correspond pas à des incitations de consommation de drogues dures.

Ces deux albums sont des définitions plus qu’imagées du chill.

Dans son premier album, se mêlent des voix étouffées répétées et des instrus simples mais efficaces. Il manie avec brio l’ironie, comme le montre ces quelques lignes du son Hereditary :

My daddy taught me how to drink my pain away
My daddy taught me how to leave somebody
My daddy taught me how to smoke my load and go
My daddy taught me you don’t need nobody

Ce lignes ne sont pas sans rappeler YG dans I Just wanna Party :

Daddy told me never leave the house without my tool
Grandpa told me never trust a sucka nigga from the street
Grandma said she love and she always praying for me

Sauf qu’ici les seuls enseignements de son père sont négatifs et liés à sa dépression.

Le côté mystique de certains des morceaux de Cilvia Demo, comme celui éponyme, est renforcé par l’utilisation de chœurs. C’est avec Kevin Millier que l’album prend toute sa dimension envoutante, à l’aide du piano et du « Wake up » qui est renforcé par deux voix en canon séparés de quelques dixièmes de seconde.

Les playword font aussi légion, à l’image de « Codeine I’m back, leanin’, I cope with my demon ».

Ce qui est particulièrement intéressant dans cet album et qui transparait notamment à travers le morceau Ronnie Drake, c’est qu’il n’encense pas les gangs, mais il ne discrimine personne pour autant :

I got love for my niggas, my killers
My dealers, my trickers, my bros
I got love for my sisters, my women
My bitches, my strippers, my hoes

Cet état d’esprit positif ne l’empêche pas d’écrire certaines phases sur le racisme aux USA :

Came a long way from a boat and an auction
Now we got names and a vote, then a coffin
Ain’t shit change but the coast we adopted

Il démontre une fois de plus son habilité à jouer avec différentes voix pour montrer l’amour exprimé dans West Savannah, puisqu’elles se mélangent en échos, à l’image de lui et la fille concernée. Les références se font aussi parfois plus classiques, avec des clins d’oeil à Roméo & Juliette par exemple :

At least we fell in love
With something greater than debating suicide

Malgré l’ambiance sereine de l’album, Isaiah Rashad, l’instant du morceau Soliloquy, traite de sujets plus importants avec plus de basses, une voix plus grave et un piano qui s’excite. La cadence est accélérée et les punchline amènent rapidement une atmosphère plus sombre :

I left my daddy round ’97, he was lazy
Couldn’t hit the grind but making babies, I’m crazy
Smoking bouquet cop it from my niggas pushing daisies
Like a romance, push a nigga buttons like a program

Ponzi scheme selling everybody dreams
Killer like your neighbour, I’m as nice as everybody seems
We just breaking bad and my brother serving Walter White
Hope he ain’t caught with that possession like a poltergeist
Momma, where the Priests at? Why we gotta lease that?
Why we can’t own that? All these fed loaners
Ain’t no forewarning came bombing and I’m just Vietnam
If you gon’ be trippin’ like a bitch, you should be a mom, see the son

On reproche souvent à Isaiah de trop ressembler à K.Dot musicalement, mais ce sont surtout les thèmes abordées qui se rapprochent, avec l’importance de la religion (notamment dans Sing about me I’m dying of thirst). Il aborde aussi les thèmes d’un autre membre de son label : SchoolBoy Q, puisque ce dernier a souvent écrit sur les drogues et leurs conséquences (Prescription Drugs).

What’s really 300, who’s really a gangster
Who’s really the prey? Who’s really in danger?
I’m willing to pray, I’m feeling the angels
Is liquor the savior? This moment will contain us
And ride to the far side, I’m looking for peace
Just spread the cigar wide, a moment of ease
Hard benches for my brothers that be roaming the streets
We don’t always be the leaders that they want us to be
I’m just hoping that she praying while she down on her knees
See I often treat these hoes like their fathers would be
Good Lord, my flaws, blind you, got you time for, my flaws

Dans Modest on l’entend encore à deux voix, l’une rapide et agressive, l’autre plus lente, et la première prend le contrôle et finit par dominer, comme le Isaiah plus survolté dans le clip.

Et ici encore, les refrains entêtants et l’humour qui lui est propre rendent extrêmement bien.

Niggas try to tell you what you want
But niggas rarely give you what you need
Ay, bitch, I came right here with the bounce
And if that ain’t enough I got some weed
Nail me to the cross and I’m just hangingLeast they left the serpent in my fingers, I’m just smoking
Players from my city rarely make it to a poster
‘less you got a warrant, what you got in that Corolla?

Ainsi, il y à la fois une progression dans l’album, mais aussi au sein des chansons, comme dans Heavenly father où il traite de l’absence de son père et de son mauvais comportement, un sujet triste mais contrebalancé par une intru assez entrainante et festive, et ce paradoxe se résout par un 3ème verse presque parlé. Isaiah maitrise parfaitement l’art de l’introspection, et il nous en fait profiter

L’EP se clôture avec le son qui l’a fait connaitre initialement, Shot You Down avec Jay Rock et SchoolBoy Q, où l’on retrouve ce mélange touchant de tristesse et de rage appuyé par un instrument à vent en fond sonore.

La sortie de son dernier album, The Sun’s Tirade, fait suite à ses déboires avec l’alcool et la drogue (notamment le Xanax) et la difficulté qu’il a eu à s’en sortir, comme il le relate dans un certain nombre d’interviews. L’album débute donc par un skit du co-président de TDE (qu’il a failli quitter trois fois) qui lui demande de se remettre au travail.

Le mood de l’album ainsi que sa qualité est rapidement donnée par le deuxième morceau, 4r da squaw. Un piano quasi lunaire nous transporte immédiatement, et Isaiah annonce qu’il reprend ses responsabilités, le tout sur un ton presque sensuel. Il revient sur les moments difficiles par lesquels il a dû passer dans Free Lunch :

Steel in my liver, real niggas in my condom, huh
Phil hit me back, filled this one with a powder pack
Pill bring me back, feel this one out in California

L’effet poétique est immédiatement donné par les allitérations et les parallélismes utilisés. Dans cet album aussi les refrains jouent un rôle majeur.

Il s’épanche sur ses inquiétudes, la peur de perdre pied après avoir vu certaines de ces idoles suivre ce chemin. Le tout renforcé par une ligne de basse et un beat ravageur. Les thèmes matures abordés ressortent aussi sur Rope, où pour paraphraser Genius : « it dealt with giving yourself enough rope to “either help yourself or hang yourself.” ». Le phrasé et l’intonation sont assez particuliers, comme s’il était encore alcoolisé. Même s’il finit par pardonner son père, il continue à se battre contre la dépression dans Rosegold, même s’il essaye de remplacer le gap émotionnel laissé par son père par les femmes et la musique.

Dans Wat’s wrong avec Kendrick & Zacari, il parle de ses problèmes avec la drogue, et Kdot le guide avec encore en filigrane la religion et le rap comme équilibre.

Cet équilibre s’exprime à travers un chœur féminin en fond, le hook de Zacari, et le couplet magnifique de Kendrick, aussi bien amené lyricallement que techniquement.

How many souls do you touch a day?
How many hoes do you fuck a day?
How many flows do your thought convey?
How many know you can’t walk away?
Depending on the way I feel, I might kill everybody around me
Might heal everybody around me, how the wind blow

Les problèmes qu’il a affrontés reviennent aussi dans Stuck In the mud, où SZA (membre de TDE) réalise les hook, comme elle le faisait déjà pour certains feat du premier EP.  Sa voix est éraillée est transmet assez bien la douleur qu’il a éprouvé.

A l’inverse de Cilvia Demo, le rythme se ralentit ici encore plus vers ce milieu d’album, avec A Lot malgré des sons plus électro introduits par Mike Will made It. Dans AA aussi la mélodie lente donne un effet de berceuse malgré quelques accélérations.

Ainsi, malgré le succès de The Sun’s Tirade, je trouve que le premier album gagnait par sa concision, il s’épanchait moins autour de sujets identiques sur différents sons, ce qui n’empêche pas l’album de représenter un mood, une vibe très forte. Il est très agréable mais pas transcendant, et assumer lors du premier son que l’on est à court d’idée ne rend pas ce vide plus fourni. Alors que certains pensent qu’il avait avec cet album réussit à montrer qu’il ne faisait pas que des sons smooth utiles pour fumer, et qu’il avait réussi à mettre plus d’enjeux et d’agressivité dans ces sons, je persiste à penser qu’il a fait plus de preuves de cela sur son premier album. Il reste à savoir si Isaiah va réussir à se réinventer.

Qu’il arrive ou non à nous surprendre par la suite, il a trouvé sa place et il a permis de mettre des mots sur la dépression, de la même manière qu’Hopsin l’a fait pour les maladies mentales.