Mafé, bissap et Rap Game

Je sais ce que vous allez dire : « Ouais Dramane tu te branles, tu parles que de l’Afrique, blablabla » ? Bah oue. C’est mon continent j’en parle, logique.

De plus en plus, j’ai l’impression que les gens s’intéressent aux rappeurs étrangers. Il y a encore peu de temps, mes playlists et celles de tout mon entourage étaient saturées de rap Français ou US. Mais rares étaient ceux qui s’aventuraient en terrain plus inconnu. Aujourd’hui, entre l’invasion des Belges, l’apparition des Québécois, l’étonnant rap italien, le rap marocain dont nous vous parlerons prochainement et même du putain de rap Allemand, on voit bien que le genre a dépassé les frontières.

Même les allemands gros…

Du coup avant l’émergence du Rap chinois, il ne restait qu’un seul absent : le rap noir africain. Et au Mali, le rap a eu une évolution assez particulière. En fait, tout commence à la fin des années 80. En effet, le Rap vient de connaître son âge d’or aux Etats-Unis et beaucoup de jeunes maliens notamment de Bamako sont attirés par le genre. En effet, voir autant d’artistes (pour la plupart noirs) réussir et collectionnant femmes et voitures, ne peut que susciter l’envie chez les jeunes de la capitale. Ainsi, à la fin des années 90, le Rap malien est né.

C’est d’abord assez laborieux. Le rap malien commence avec des artistes qui forcent tellement le trait que l’on tend vers une satire involontaire : instrus à peine différenciables d’un son à un autre, clip avec des vieux 4×4 tout sales, des effets que ton petit frère pourrait faire sur Windows Movie Maker… Bref, rien de glorieux. Néanmoins, l’envie y est et l’engouement est au rendez-vous. Les jeunes de la capitale se déchirent des disques gravés d’artistes tels que Tata Pound.

Les vrais Tontons du Bled

Ces artistes racontent leur quotidien de Malien. La vie difficile, insipide et monotone dans le pays. Tous au fond aspirent à du changement et à de nouveaux horizons. Ainsi, il y a une forte inspiration américaine et française : les rappeurs plutôt que d’être chauvins parlent de la manière dont ils vont niquer des mères à New York ou Miami.

En réalité, le rap malien dans les années 2000 rentre en opposition totale avec les mœurs dominantes. Les responsables religieux, gouvernements et anciens marqués par la tradition sont agacés par cette nouvelle tendance qui vient remettre en cause le statu quo.

Appel à l’insoumission, à la vie décadente, préférence pour l’occident plutôt que la nation… Les rappeurs maliens dans les années 2000 n’inspirent pas confiance aux générations les plus âgées.

Ainsi, quand le Coup d’État de 2012 éclate au Mali, les jeunes sont aussi tenus pour responsables. « De toute manières ces fainéants de jeunes ne savent rien faire d’autre que boire du thé et écouter des bêtises. Ils n’iront jamais se battre pour leur patrie » nous disait le daron. Du coup, c’est un changement radical qui s’opère. Les rappeurs maliens décident de rentrer dans le droit chemin : plus d’appel à la drogue, à l’alcool et à la violence. « Moi, je ne bois pas, je ne fume pas, je ne me drogue pas. Je suis un fervent croyant » affirmait par exemple Iba One. Certains rejoignent des Supergroups maliens pour produire des sons appelant à l’unité nationale. Bref, la guerre rend tout le monde mignon. Le rap commence à être bien vu.

Du patriotisme, de la foi religieuse… tout ce que les anciens aiment

Bien évidemment, le rap malien ne devient pas tout mielleux pour autant. « Qui peut prétendre faire du rap sans prendre position ? ». Les rappeurs restent tout de même critiques à l’égard d’une société hautement corrompue et peu encline au progrès.

La véritable révolution qui fait plaisir à tout le monde, c’est le retour aux sources. C’est-à-dire, un rap qui est fier de sa nationalité. Un véritable rap malien et non plus une médiocre copie de ce qui se passe aux U.S. On retrouve donc maintenant des instrus habillées de Kora et de Balafon, du chauvinisme dans les paroles et la volonté de créer un nouveau genre hybride croisant parfaitement le rap aux origines américaines et la musique traditionnelle malienne.

Finalement, le très récent album de Young Pô me semble être représentatif de cet aboutissement du rap malien. Un rap qui est fier de ses origines, qui dépasse le clivage du politiquement correct ou incorrect pour faire passer un message authentique, qui mérite tout à fait sa place aux côtés de pointures internationales… Mais surtout, qui loin de rejeter son héritage, le porte, l’absorbe et le renouvelle.

Extrait de Tchalé

Je conclurai donc avec les belles paroles de l’exemple typique du dépassement des frontières, Sidiki Diabaté : « Au Mali, la musique ressemble au fleuve Niger. Immuable avec ses éternels piroguiers. Dont jamais la source ne tarit, quels que soient les aléas du temps. »