La séparation homme/femme dans le streetwear a-t-elle encore un sens aujourd’hui ?

Il y a quelques jours, alors que j’arpentais les rues de la capitale avec Simo à la recherche de streetshops plus qualitatifs les uns que les autres, nous pénétrâmes dans l’un d’eux répondant au nom de Royalcheese, situé rue Tiquetonne. En discutant avec les vendeurs, quelle ne fût pas ma surprise lorsque j’appris que l’enseigne avait récemment décidé d’arrêter de proposer des collections destinées à un public féminin. Ébranlée par cette nouvelle qui me rappelait si brutalement ma condition de membre d’une catégorie opprimée en permanence par une société fondamentalement patriarcale femme, les questions commencèrent alors à fuser dans mon esprit : la veste là-bas m’a l’air plutôt sympa, est-ce que je peux quand même faire un tour de la boutique ? wow déjà 14 heures, il faudrait penser à manger là non ? Et surtout, alors que depuis quelques temps on voit fleurir dans le milieu du streetwear des campagnes inclusives promouvant lA dIveRsiTÉ (validité, morphologie, couleur de peau…), que beaucoup affichent des looks et des modèles à l’allure androgyne et que les lignes qui séparent les genres deviennent floues, à tel point que même H&M s’est emparée du phénomène l’an dernier en proposant une collection unisexe, pourquoi une telle fragmentation de ce pan du prêt-à-porter subsiste-elle aujourd’hui ?

En tant qu’AFAB (NDLR : assignée femme à la naissance), j’ai eu quelques mauvaises expériences avec le streetwear qui, j’en suis sûre, sont familières à plus d’une : ASOS qui veut me vendre le même produit plus cher parce que « cHeZ leS fEmMeS lA cOUpE eSt DiFféReNTe »  ou bien tout simplement le rayon Femmes chez Foot Locker qui me propose une large collection de Fila Disruptor 2, Puma Creepers et AF 1 aux couleurs pastel. Wow ! Le choix est difficile ! Et si je me lâchais cette fois et que je prenais la Stan Smith avec des fleurs brodées dessus ? Face aux options limitées qui s’offrent à moi, et comme beaucoup, je change de rayon rapidement, prenant mon courage à deux mains et me risquant même à quelques « LE RAYON FEMME C’EST PAR LÀ MADEMOISELLE HEIN » de la part des vendeurs.

 

NDLR : retiens ton commentaire encore quelques minutes Gonzague, je le sais que Nike a sorti la MK2 Tekno il y a quelques mois uniquement en taille femme et t’a brisé le cœur au passage, bienvenue dans le quotidien d’une personne qui fait du 37 et qui ne trouvera littéralement jamais chaussure à son pied pour des créations exclusives qui, parce qu’elle sortent dans des collections homme, commencent pour la plupart au 38.5 EU (cf : tout Nike x Off-White, Converse X Golf Le Fleur…)

 

Certes, le streetwear a pour racines des cultures et milieux clairement masculins (surf, skate et tutti quanti), et aujourd’hui encore les créateurs et la clientèle streetwear sont majoritairement des hommes. Si ce n’est que plus récemment que les femmes sont devenues une potentielle clientèle de masse pour les marques du milieu, tout un réseau féminin parallèle autour du streetwear, disons, « de pointe », s’est développé. Par exemple, on a vu apparaître il y a quelques années hypebae.com, version de hypebeast.com orientée vers une audience féminine, ou encore le groupe Facebook The Baesment, dérivé du groupe The Basement, groupe d’achat, de vente et de discussion à propos du streetwear.

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SI T’AVAIS SKATÉ TOI-MÊME SALE MÉGÈRE ON EN SERAIT PAS LÀ

De même, on ne compte plus les femmes qui ont dédié l’ensemble de leur instagram à cet art (mes préférées : @miho_umeboshi qui ne porte que du Supreme et @wuzg00d qui met de la couleur dans mon fil à chaque post – bonus : @coco_pinkprincess qui a 7 ans mais c’est mon article, je fais ce que je veux).

Le problème ne réside donc pas tant en l’accessibilité du streetwear pour les femmes, mais plutôt en la réponse des marques face à la prise d’importance de cette clientèle. Car si la majorité ont créé ou développé des collections « femme » dernièrement, celles-ci consistent généralement en la sélection de quelques modèles pAs TroP MaScuLiNs proposés en couleurs pâles. Une segmentation qui a certes le mérite d’ouvrir le streetwear à plus de femmes, mais ferme justement des possibilités pour les deux sexes.

Quant aux marques de streetwear créées exclusivement pour les femmes telles que AMBUSH ou Married To The MOB, la clientèle qu’elles visent reste encore trop restreinte à l’heure actuelle pour qu’elles aient la même influence que les marques visant les hommes.

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moi qui regarde patiemment l’industrie continuer à ignorer mes attentes, mes envies et mon besoin de représentation dans leurs campagnes

Alors que tirer de tous ces constats qui font que mon article est en passe de devenir le « J’accuse » du 21e siècle ?

Si d’apparence, la délimitation entre collection homme et collection femme semble dépassée, c’est en réalité plus compliqué. D’une part, l’audience actuelle du streetwear n’est pas encore assez mixte et équilibrée pour supprimer cette barrière qui, justement, accroît son accessibilité. D’autre part, les marques qui ont su aller au-delà du simple ajout de coloris et nous proposer des vraies collections femme avec une toute nouvelle approche ont clairement été récompensées de leurs efforts, comme en témoigne le succès de la collaboration de Puma avec Fenty ou les très beaux lookbooks de Stüssy.

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image pour détendre l’atmosphère

 

Peut-on espérer un jour un streetwear réellement inclusif ? Peut-être bien, puisque les marques commencent à faire appel à des femmes pour la direction artistique de leurs collections comme Emily Oberg chez Kith Women, qui résumait d’ailleurs bien la situation en 2016 : « We don’t simply want the guy’s stuff covered in florals, we want better ». De plus, Supreme affichait ENFIN un modèle féminin lors de sa dernière collaboration avec Nike en septembre.

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image pour retendre l’atmosphère

 

Pour ma part, en attendant que la barrière du genre se lève, je continuerai à faire semblant de ne pas entendre le vendeur qui me signale que jE sUiS dANs lE MaUVaiS rAYoN.