Être un auditeur de rap en 2018 (part.2)

Curiosité et expérience d’auditeur

Depuis la première partie, je vous ai laissés avec un suspens insoutenable. Depuis vous n’avez pas pu dormir, je le sais bien. Je vais vous soulager en vous livrant mon analyse un peu plus personnelle et poussée que la dernière fois : si ça vous a intéressé, n’hésitez pas à m’en faire part, je serai ravi qu’on en discute !

C’est quoi être curieux ?

Venons enfin à cet attribut essentiel qu’est la curiosité. Selon moi, il s’agit là de votre meilleur allié en tant qu’auditeur de rap en 2018. Je suis très conscient qu’il est parfois compliqué de sortir de votre zone de confort, et j’en ai été la première victime. Pour illustrer mon propos, laissez-moi vous conter mon parcours d’auditeur de rap sur les 5-7 dernières années. En dehors des tubes que tout le monde a entendu, type Sexion d’Assaut en 2008-2009 ou “Stronger” de Kanye, j’écoutais quasi pas de rap avant 2010.

J’ai commencé par les premiers albums de Kid Cudi (ses deux premiers albums et sa toute première mixtape, que je vous conseille encore vivement aujourd’hui). A cette époque, j’ai beaucoup de mal avec le rap français, qui vit d’ailleurs encore ses années de galère. Puis vers la fin de mon lycée je découvre Kendrick Lamar qui vient tout juste de sortir “good kid, m.a.a.d city”, son premier album (en tant qu’artiste signé) absolument exceptionnel.

Enthousiasmé par ces découvertes, je commence alors (en 2013) à me faire mon éducation d’auditeur du rap : Eminem, Notorious B.I.G., Tupac, Nas, Wu-Tang Clan, entre autres. Donc plutôt des anciens, plutôt des 90’s, toujours des américains. A cette époque, je privilégie d’ailleurs la East Coast quand je vais “digger” car plus intéressé par les textes que par la musique en tant que telle : une de caractéristiques de la East Coast des années 90 est justement des productions très froides avec beaucoup de sampling, laissant la part belle au texte. Progressivement je m’ouvre à des légendes françaises, Oxmo Puccino et IAM en tête. Ces artistes m’ont été plus faciles à aborder car ils reprennent les codes américains qui me plaisaient : l’importance du texte et de l’écriture, parfois au détriment d’une certaine musicalité (évidemment je généralise mais vous voyez l’idée).

On arrive donc tranquillement en 2015, une année phare pour le rap français que je ne me prends absolument pas, même si je commence à m’ouvrir à certains artistes grâce aux découvertes Spotify. Car comme tout auditeur qui intellectualise tout un peu trop, je n’adhère que très peu à l’autotune et à la trap ou la drill qui prennent pourtant de plus en plus d’ampleur : l’important serait les textes et la musique qui l’entoure est secondaire, même si des petits samples de soul font toujours plaisir.

A cette époque, je suis étranger à Kaaris, Young Thug, Future, Waka Flocka Flame ou encore Chief Keef. Ce n’est donc que ces trois dernières années que je suis de plus près l’actualité rap (et encore, je n’ai pas commencé tout de suite) et que je me suis progressivement ouvert à ces artistes. Cette transformation a eu lieu car j’ai été en mesure d’être plus sensible à la musique dans son ensemble et en découvrant des artistes et des genres par divers moyens : les séminaires “La Plume et le Bitume” d’abord, puis récemment “La Sauce” et autres “No Fun”.

Avant les douze derniers mois, je n’avais pas écouté du Jeezy, des albums emblématiques d’Outkast ou même les deux premiers PNL. Aujourd’hui, je peux passer de Cam’ron et les Diplomats aux (anciens et récents) albums de Kanye West, entrecoupés de Dinos, Hamza, Kekra, Infinit’, Alpha Wann ou Gunna, le tout saupoudré par les derniers Koba la D, 13 Block, SOB x RBE ou SIIMBA LIIVES LONG.

Mais pourquoi je vous étale ma vie comme ça ? Parce que je trouve justement que mon parcours d’auditeur est celui de quelqu’un qui n’était pas habitué au rap, qui a dû s’approprier la culture et la musique en utilisant des ressources variées. Je ne dis pas que j’ai raison, très loin de moi cette pensée quand je me rappelle de mon jugement sur certains artistes (positif ou négatif d’ailleurs). Mais cela montre qu’il est possible de s’intéresser et de comprendre cette musique grâce à toutes les ressources disponibles. L’important, et même l’essentiel, est la curiosité et l’ouverture. Il faut être capable de se dire “J’ai entendu parler d’untel, et si j’écoutais un peu pour voir ce que ça donne ?”.

C’est une démarche qui n’est pas toujours facile et qui peut demander du temps, car sortir de sa zone de confort est loin d’être aisé. Je pense aussi qu’il faut connaître certains albums mythiques qui ont façonné cette musique comme des “Illmatic” de Nas ou “The Blueprint” de Jay-Z, entre autres. Des artistes plus confidentiels vous seront alors peut être plus faciles à aborder car vous aurez certaines balises et références en tête. D’où l’idée de retracer mon parcours avec la playlist ci-dessous qui pourra vous donner des pistes pour faire de nouvelles découvertes. Précision : je n’ai pas tout mis donc il peut y avoir des absents surprenants comme Drake, Migos, Ninho, 50 Cent, Niska, Idéal J ou encore 113 – sachez que c’est volontaire pour ne pas avoir une playlist encore plus longue qu’elle n’est déjà.

 

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Une évolution classique ?

Pour aller plus loin

Maintenant qu’on a fait face à l’offre et qu’on a fait des choix, prenons un peu de recul et analysons ce que vit concrètement un auditeur de rap en 2018.

On l’a déjà évoqué, un des avantages de notre belle époque et de l’essor actuel du rap en France est qu’on a énormément de choix, avec une simplicité de diffusion et d’écoute sans pareille. Mais est-ce que cette simplicité ne dessert pas la musique ? Du côté des artistes, le risque est qu’on oublie trop vite leur musique d’où leur volonté d’occuper le terrain. En France, les exemples récents de Dinos ou S. Pri Noir montrent néanmoins qu’il est possible d’avoir un succès (d’estime ou commercial) après des années de discrétion avec très peu de nouveaux morceaux ; l’album “Imany” de Dinos est d’ailleurs splendide, probablement mon album favori de l’année. On pense aussi à PNL qui a réussi à cultiver sa discrétion pour en faire un atout véritable de communication. Mais pour les auditeurs, c’est également un piège : il faut savoir être parfois patient face à des artistes qui prennent leur temps tout en maintenant son exigence.

On est sans cesse confronté à un flux de musique avec tout ce qui l’entoure (médias, interviews, analyses, réseaux sociaux, etc.) alors qu’il faut forcément plusieurs écoutes pour réellement apprécier un projet et comprendre la démarche qu’il y a pu avoir derrière. Certes, certains albums ont pour objectif d’être des succès commerciaux et ne chercheront pas aussi loin que des “Une main lave l’autre” (Alpha Wann) et autres “God Level” (03 Greedo). Il faut donc savoir prendre le temps, ce qui est toujours délicat vu le rythme des informations. Cet aspect est bien illustré par la multiplication des formats de “première écoute” où des gens se filment en train d’écouter pour la première fois (d’où le nom, on est surpris) des morceaux ou des albums. L’analyse est alors instantanée et le jugement très tranché alors qu’il m’est arrivé plus d’une fois de retourner ma veste au bout de plusieurs écoutes car je commençais à comprendre où voulait en venir le rappeur.

 

On en revient à Eminem. Un de ses reproches principaux à la nouvelle génération est de se prendre moins la tête quant aux textes et qu’ils ont d’une certaine manière dénaturé le rap. Le moi de 2015 aurait sans doute été d’accord mais je pense aujourd’hui que Slim Shady se trompe (et d’ailleurs il fait appel à des producteurs de la nouvelle génération comme Tay Keith ou Ronny J pour “parodier” des tubes comme “Look Alive” en reprenant le même flow). Certes, le rap représente la majorité des tubes aujourd’hui et est donc moins compliqué d’un point de vue technique qu’avant.

Mais cette simplicité n’est qu’apparente. Médine, qui a commencé dans les années 2000, a expliqué qu’il était plus difficile pour lui d’écrire un texte type “trap” en comparaison à un morceau fleuve de 6-7 minutes. Pour lui, le trap demande d’être beaucoup plus efficace dans le propos en simplifiant l’écriture tout en maintenant le sens de la formule. Pour un auditeur, il peut donc être plus compliqué de comprendre où veut en venir un rappeur qui fait de la trap qu’un autre dont le propos s’étend sur de longues minutes, si bien qu’on peut parfois en perdre le fil (un peu comme cet article avouez). Alors évidemment, tous les morceaux ne sont pas aussi compliqués et on peut juste parfois avoir envie de devenir fous sur “Deadz” de Migos ou “Mo Bamba” de Sheck Wes, de s’envoyer un petit “Tchikita” de Jul, de faire du collé-serré sur du Kalash, tout en battant son record de pompes motivé comme jamais par ce cracheur de feu qu’est Siboy.

 

Oui, d’accord c’était long et pas vraiment un guide ultime de l’auditeur de rap de 2018. Mais je voulais donner mon ressenti car de plus en plus de gens écoutent du rap mais n’en saisissent pas toujours la richesse et la complexité, ce qui peut engendrer des polémiques comme on le voit régulièrement.

Mon conseil final : restez curieux, on est jamais à l’abri de découvrir des pépites et n’écoutez pas pour vous donner un genre mais parce que ça vous plaît et que ça vous touche. Et peut-être que bientôt ça sera passé de mode et on essaiera de transmettre cette musique à la génération suivante qui crachera dessus. Je n’y crois pas. Le rap est une musique en perpétuelle évolution, qui se renouvelle sans cesse et dans laquelle tout le monde peut y trouver son compte, de Orelsan à Niska, de Lucio Bukowski à Booba, de 6ix9ine à Jay-Z, de XXX Tentacion à Mac Miller (double RIP).

Le rap d’aujourd’hui ne ressemble déjà plus à celui d’hier ou d’avant-hier, et celui de demain sera forcément encore différent, et apportera la pierre à ce magnifique édifice.