Review FR d’Octobre : Empire, Pacino et zin…

A lire avec la playlist du mois

Après une rentrée chargée, le rythme des sorties ralentit un peu avec l’été indien. On se demande où sont encore les frangins des Tarterêts et si la pluie de novembre les fera revenir… En attendant, on a eu le droit à des projets de qualité et je vais vous présenter trois d’entre eux sortis respectivement les 5, 12 et 26 octobre.

 

93 Empire – Compilation

Bon déjà je savais pas trop quel artiste mettre pour présenter cette compilation du 93 Empire. Comme on s’en doute, que des artistes du 93 dans cet album dont l’initiative revient à Sofiane (comme souvent dans le rap français en ce moment), présent sur la majorité des morceaux.

 

Je suis souvent assez adepte des compilations. C’est toujours intéressant d’avoir plein d’artistes différents sur un même album, car cela apporte de la variété et permet de piocher plus facilement dans ce qu’on aime. Sur un tel album, on a plus d’une quinzaine de rappeurs et une grande diversité : des anciens comme NTM, Busta Flex ou encore Nakk Mendosa, des jeunes dont la carrière commence comme Soolking ou Dinos, des rappeurs confirmés comme Mac Tyer ou Kaaris, des têtes d’affiche comme Sofiane, Vald ou Dadju… Bref, tout le monde est servi.
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Il faut aussi savoir que les compilations sont importantes dans le rap français. Elles ont connu leur apogée dans les années 90 avec des albums comme Première Classe ou Hostile ou des B.O de films (“La Haine”, “Ma cité va cracker” pour nommer les plus connues). Récemment, elles commencent à faire leur retour dans ce qu’on appelle désormais le rap francophone. Parce que les belges s’y sont mis avec “Tueurs” et que chez nous la machine se remet doucement en route avec par exemple la sortie de “Game Over” cette année.

Sur l’album en lui-même, ça rejoint exactement ce que je disais sur les compilations. 21 titres, donc forcément il y a du déchet, forcément c’est inégal. Le début est terriblement efficace avec Kaaris qui est au sommet de sa forme sur “Empire”, puis le posse cut “Woah” que j’avais beaucoup aimé. Par la suite, d’autres idées retiennent l’attention, comme Alpha 5.20 et son refrain disons… engagé, puis le refrain magnifique sur “Maman veut pas”. J’ai un gros faible pour l’enchaînement “Dinero”-”93 Coast”-”Jay-Z” que je trouve excellent, surtout car passer d’un pur son West Coast (et même g-funk pour les puristes) à du pur new yorkais m’a plu.

Dans le rap français j’suis déjà la boss comme Jay-Z [….] J’suis millionnaire j’ai l’droit d’être moche comme Jay-Z

Sofiane, Jay-Z

Comme le dit Sofiane ci-dessus, au fond on s’en fout que tout ne soit pas réussi sur ce projet. Son idée et son intention étaient de réunir ce qui se fait de mieux dans le 93, et la diversité des styles montrent la profondeur et la richesse du département et de ses rappeurs. Alors bien sûr il y a des absents comme 13 Block ou Maes, bien sûr celle du 94 sera meilleure parce que mon département est mieux, bien sûr que j’aurais préféré un Dinos plus incisif (même si son refrain sur “Drive By” est très bon) mais au moins Sofiane aura réussi son pari et cela ne peut que l’encourager dans toutes les initiatives qu’il entreprend.

Le Kou de Keur : Woah

Premier single de l’album, j’aurais pu mettre “Empire” parce que le duo Kaaris-Sofiane est incroyable, mais je trouve que ce titre collaboratif est celui qui représente le mieux l’ambition du projet avec pas moins de 7 rappeurs qui posent – TOUT EST WOAH !

 

JVLIVS – SCH

Après 1 an et demi de discrétion et la relative déception de “Deo Favente”, SCH teasait son retour en sortant plusieurs morceaux cet été (“Otto”, “Mort de rire” puis “Pharmacie”). Mais rien ne présageait d’un tel album.

“Je l’ai vu naître ce p’tit. Et les cris d’sa pauvre mère ne faisait qu’annoncer l’arrivée du déluge. On a dit d’son père qu’il était né dans le Vésuve. Lui, dans une mare de sang, ouais. Qu’est c’que vous espériez ? Un gentil p’tit minou ? Les loups font des loups et basta. Et le loup, il a bien grandi : les crocs lui ont poussés et l’appétit aussi. Un très gros appétit. Il a vite compris le sens des affaires, la valeur du terrain et comment leur prendre. Ici, la terre, les murs n’ont qu’une seule odeur : la sienne. Et il la répand comme le sang roule entre les dalles de Napoli. Oui, je l’ai vu naître ce p’tit. À quelques rues du vieux port, là, ces mêmes rues qui l’ont vu semer le plomb et la mort. On dit que la croix qu’il porte sur la poitrine a fermé les paupières chaque fois qu’il a ôté la vie, peuchère. Moi, je crois qu’elle n’a jamais vraiment pu ouvrir les yeux cette croix…”

Ce que vous venez de lire est l’intro de cet incroyable album. Déjà le texte est fort, mais alors quand vous entendez la voix française d’Al Pacino le débiter sur quelques notes de guitare, laissez-moi vous dire que vous êtes direct plongé dans une ambiance mafieuse italienne. Car oui, Julien Schwarzer est d’origine allemande, mais il est fasciné par l’Italie (et sa musique) comme il a pu l’expliquer dans les nombreuses interviews données pour cet album (à l’occasion, je vous recommande très chaudement celle de l’Abcdr du Son).

Pourquoi cet album est si particulier ? La liste des raisons est très longue, mais je vais vous résumer tout ça dans un souci d’efficacité.

Déjà, à l’exception de 3 morceaux, tout est produit par Katrina Squad, et en particulier Guilty. Et le duo Guilty-SCH est un des meilleurs en France, comme ils l’avaient montré sur la première moitié de “A7”, le classique de SCH sorti en 2015. Les prods de Guilty permettent au rappeur de prouver toute sa qualité d’écriture, dont toutes les subtilités demandent de nombreuses écoutes (aussi car sa voix est si unique).

 

Focus : La tracklist de JVLIVS

Il faut savoir qu’on n’a pas la sensation d’écouter un album, mais plutôt un film. La construction du projet et la tracklist ne sont pas dues au hasard, ce qui est important à l’heure du streaming et des “playlists” canadiennes.

  • On suit le parcours de Julius né dans “Le déluge”, d’abord arrogant en insultant la concurrence (“VNTM”) et plein de confiance dans sa “Pharmacie”, n’hésitant pas à user de son “Tokarev” qui détonne sur “420 mètres”.
  • On comprend ensuite d’où il vient avec “Otto” (qui prend tout son sens ici) et que ses actions sont inspirées par son père, puis c’est la réussite avec sa “Skydweller”, tout paraît “Facile”.
  • Viennent ensuite les doutes sur le reste de son équipe, et Julius redoute d’être trahi : il est “Prêt à partir” (avec son acolyte Ninho), puis est “Mort de rire” en observant tout ce qui se passe autour de lui, à savoir la drogue à foison et les traîtres qui rodent.
  • On commence à percevoir une forme de mélancolie, noyée dans “Ivresse et Hennessy” ; Julius se dit “comme une abeille dans du sirop”, il est pris au piège. Il implore son père décédé de veiller sur lui, et on en vient à se demander qui veille sur lui (“J’t’en prie”).
  • Son seul ami semble être son “Beretta 92FS”, personne ne sera plus loyal que son arme – “est-ce que quelqu’un le verra mourir ?”.
  • Nostalgique, il regrette ses amis partis “sur le rivaaaaaaaage” après avoir tout quitté pour “Le code” de la rue.
  • Il se sent accompli mais toujours plus solitaire et “Incompris” par ses “faux amis”. Julius ne sait plus sur qui il peut compter.
  • La fin paraît proche mais il se refuse à partir, quitte à ce que le “Ciel rouge” fasse de nouveau irruption dans sa vie et à ce que toutes les relations qu’il a forgées se détériorent.
  • Finalement, quel est le “Bénéfice” de toutes ses actions ? Malgré la tentation, il réaffirme sa volonté de rester dans « la zone ». Il voulait tout faire pour sa mère mais finalement il n’a que “volé son sommeil” et ne parvient lui-même plus à dormir. Sa seule issue pour trouver du repos est-elle la mort ?

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Alors évidemment j’extrapole, mais toute cette construction fait que l’album s’écoute de bout en bout, sans passer un morceau même quand il est un peu moins bon.

Enfin, les interludes et les intros. En général, on les écoute une fois puis on les passe, parce que bon, nous on aime la musique. Mais là, c’est impossible. Elles s’insèrent parfaitement dans la narration, elles sont courtes et écrites avec une précision. SCH a rendu de nombreuses fois hommages à l’auteur de ces textes, à savoir le rappeur toulousain Furax Barbarossa. La voix française d’Al Pacino, José Luccioni, donne corps à ces instants rythmant l’album. Vous saviez qu’une balle de Tokarev parcourt 420 mètres par seconde ? Quatre cents vingt mètres.

Le Kou de Koeur : Le code

J’aurais pu mettre plein plein d’autres titres tant j’ai aimé cet album, probablement l’album de l’année (top 3 sûr et certain) : “Tokarev”, “Prêt à partir”, “Bénéfice”, “Facile”, bref plein de morceaux sont excellents. Mais celui-ci est plus fort que tout : la prod de Pyroman, dont la patte est si reconnaissable, permet à SCH d’aborder un autre style que le kickage habituel, et je vous garantis que ce refrain va vous hanter. SUR LE RIVAAAAAAAGE

 

 

 

 

 

Ma version des faits – Infinit’

Un des rappeurs français qui méritent bien davantage d’exposition, Infinit’ surfe sur une certaine vague en cette rentrée 2018. Après une participation remarquée sur l’album d’Alpha Wann et une invitation au Red Bull Music Festival où il a pu poser sur une prod de Harry Fraud, voici son nouveau projet.

 

 

 

J’ai découvert Infinit’ un peu sur le tard, et grâce à son excellent EP “NSMLM” sorti l’an dernier. Infinit’ vient du 06, de Nice, ce qui s’entend un peu quand il rappe, tu vois le délire zin. Il fait partie du label DBF (D’en Bas Fondation) avec ses acolytes Veust et Barry entre autres (j’en profite pour vous conseiller les derniers morceaux de Veust, rappeur hors pair). Bref, Inifinit’ ce qu’il sait faire c’est rapper, pas des zumbas. Sa plus grande référence c’est les Diplomats, et en particulier Cam’ron, d’où les schémas de rimes employés par le niçois dans la plupart de ses morceaux.

Passée cette introduction, plongeons-nous dans sa version des faits. Projet très court (8 titres et une vingtaine de minutes), il n’en reste pas moins que le niçois n’a rien perdu de ses punchlines percutantes et de son efficacité. On se situe ici dans la droite lignée de NSMLM même si on sent encore les progrès effectués. A la manière d’un “Laisse-nous” sur le projet précédent, Infinit’ s’autorise à employer l’autotune et les refrains chantés comme dans “La recette”. Ce morceau est d’ailleurs en collaboration avec Veust et Barry, et cette combinaison s’avère bien plus efficace que celle avec Caballero et JeanJass. Avec les belges, on a évidemment droit à un morceau sur leur plante préférée, ce qui paraît limité même si Infinit’ montre l’étendue de son talent d’écriture.

L’écriture justement parlons-en. C’est ce qui différencie Infinit’ des autres rappeurs : il rivalise d’ingéniosité sur tous ses morceaux, que ce soit sur le fond ou sur la forme. Sur la forme, on va avoir droit à des morceaux rythmés par des allitérations et assonances qui varient sur tout un couplet sans perdre le fil (“Saint-Exupéry”, désolé pour le cours de français) ou l’emploi de formules bien particulières sur ce splendide banger qu’est “Tout le faire Gang” (référence au “MOULT” du refrain, évidemment). Mais sur le fond, Infinit’ innove également quand on compare avec “NSMLM”. Il nous sort pour la première fois un story-telling impeccable de bout en bout sur “Djibril”, dont on regretterait presque la courte durée.

“Échec et mat, plaque diplomatique, j’écoute Diplomats sous Diplomatico”

Tout le faire Gang – Un des nombreux exemples de l’écriture si particulière d’Infinit’

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Mon seul regret est de ne pas en savoir plus sur lui, autrement que par les interviews. Comme Alpha Wann ou Hamza (deux registres très différents certes), Infinit’ gagnerait peut-être à se livrer davantage comme les deux autres l’ont fait sur leur dernier album respectif (“Une main lave l’autre” pour Alpha et “1994” pour Hamza). Mais étant donné ses grandes qualités d’écriture, je n’ai aucun doute qu’il le fera à merveille et j’ai hâte de l’entendre sur un format plus long.

Le Kou de Keur : Saint Exupéry

J’ai beaucoup beaucoup écouté “Tout le faire gang” parce que c’est un banger plus abordable et que j’ai une passion pour le refrain. Mais le premier couplet de “Saint-Exupéry” m’a foutu une claque quand je l’ai entendu pour la première fois et j’espère qu’il en sera de même pour vous.

 

 

 

Bonnes écoutes les chefs