Ouais Narvalo

« Mon coiffeur fait des dégradés, le tien fait des dégradations »

J’entends déjà les perfusés au seum dire que c’est à cause de cette punchline que le dernier Prince Waly me parle autant. Mais le klawi juice du crapeau n’atteint pas le montreuillois : « t’es pas de chez nous, toi t’es chelou ».

Alors peu de gens qui me connaissent ne le savent pas : je viens de Montreuil. Et cette ville n’est pas comme les autres…

Une ville à la croisée des mondes

Quand tu grandis à Montreuil, tu ne te rends pas vraiment compte de la particularité de la ville. Ce n’est qu’assez tard finalement que je me suis rendu compte que cette ville était particulière.

En quelques mots, Montreuil est une ville de Seine-Saint-Denis d’une population de plus de 100 000 habitants (cinquième ville d’Ile-de-France). A mi-chemin entre banlieue et capitale, la ville de la Pêche cultive une image et une histoire singulières. Première ville associative de France et ancien bastion communiste, Montreuil (ou du moins le Bas-Montreuil) est en sérieuse voie d’embourgeoisement. A côté de ça, le Haut-Montreuil ne change pas avec ses immuables cités (Grands Péchers, La Boissière, La Noue, Les Morillons…). Alors forcément tout ça fait un cocktail unique : ni vraiment bobo, ni vraiment ghetto ; ni vraiment Paris, ni vraiment Seine-Saint-Denis…

En fait, Montreuil c’est un peu le résultat d’un shamtonnoir parti en vrille (rappel : je ne suis toujours pas au sham). Beaucoup de maliens, des gitans, des rebeus, des babtous, des très riches, des pauvres, beaucoup d’ouvriers, encore plus d’artistes… Il devient toujours plus difficile de définir la ville tant son paysage est riche. Quoiqu’il en soit, cette richesse culturelle fonde le terreau fertile d’une certaine créativité artistique. Mieux encore, cette créativité artistique résonne parfaitement dans la ville et le public montreuillois, si bien que Montreuil semble parfois s’auto-suffire.

Je pourrais longtemps vous parler de la ville, de ses particularités, de sa langue, de sa monnaie locale… Mais pour commencer, j’ai décidé de vous parler de la scène du rap montreuillois. Une scène à la fois mystérieuse et hybride…

La Sainte Trinité Montreuilloise

Alors si le paysage montreuillois est large et varié en termes de rappeurs, certains présentent toutefois des caractéristiques communes. Des origines communes, des revendications communes, des sonorités communes, des inspirations communes… Et à partir de cela j’ai pu établir un triptyque de la scène rap montreuilloise. C’est donc avec beaucoup de prétention que vous présente ce que j’ai décidé d’appeler la sainte trinité montreuilloise.

La mouvance Old School

En général quand on parle de rapeurs montreuillois, les premiers noms qui viennent à l’esprit sont des artistes relativement récents qui gagnent actuellement en notoriété (je pense notamment à Ichon ou au Prince Waly par exemple). Pourtant, pas mal de vieux loubards brillent dans le rap game de la ville depuis plusieurs années en jonglant entre langue de Molière et patois montreuillois.

Et là, le premier mec auquel on pense très vite est Swift Guad.

En gros, c’est simple, Swift Guad c’est le mec qui était déjà là quand tu jouais encore avec ton caca et qui sera toujours là quand tu feras des rimjob. C’est une douzaine d’albums en dix ans dont le dernier sorti il y a trois jours.

Même si je n’ai pas encore écouté ce dernier album d’ailleurs, ça fait déjà quelques années que Swift Guad innove de plus en plus en termes de musicalité. Pourtant, originellement, ce mec c’était plutôt le rappeur old school qui caressait les oreilles des puristes. Des instrus assez classiques et des textes relativement long. Swift Guad, c’est du flow à l’ancienne.

Mais pour moi plus personnellement, Swift Guad c’est surtout un son que j’ai saigné sa mèèèèèère et qui me fait encore plaisir aujourd’hui.

Si je vous parle beaucoup de Swift Guad, vous vous imaginez que ce n’est pas le seul qu’on pourrait rattacher à cette mouvance dite « Old School ». Au contraire, avec son inflexion récente, ce n’est même peut être plus l’exemple le plus pertinent. Aussitôt, il faut penser à d’autres mecs comme Paco, Soklak ou le très bon collectif L’uZine.

 

Toutefois, si ces noms ne semblent pas encore voués à tomber en désuétude, une nouvelle scène avant-gardiste se développe tout de même parallèlement à ces rappeurs à l’ancienne. Vous connaissez sans doute déjà leurs noms : Prince Waly et Ichon en tête.

La mouvance avant-gardiste

Le premier aurait pu (« dû ») figurer dans la catégorie ci-dessus tant il est old school. C’est simple, quand on écoute du Prince Waly, on a l’impression d’être plongé dans les années 90. Enfile tes meilleures Air Max 90, un grand jean baggy et ta veste en denim : c’est l’heure d’écouter le Prince.

Les plus intelligents d’entre vous l’aurons remarqué : Prince Waly n’est pas Big Budha Cheez. Eh t’as l’œil vif hihi.

Big Budha Cheez c’est effectivement le nom du collectif composé du Prince Waly et Fiasko. Il y a quelques années encore, les deux amis d’enfance sont très proches et commencent à enregistrer dans une espèce de centre culturel de Croix-de-Chavaux (quartier de Montreuil) : l’Albatros. Point de vente pour certains (héhé), studio pour d’autres, l’albatros est donc le nid dans lequel grandissent les deux rappeurs montreuillois. Mais c’est avec ses premières collaborations avec Myth Syzer que le Prince Waly gagne en notoriété.

Finalement, les sonorités du Prince Waly sont tellement particulière et mélangent tellement de styles différents qu’il devient inexact de dire qu’il est old school. Pour moi, le Prince est le rappeur avant-gardiste par excellence. Et peut-être même le rappeur montreuillois par excellence.

« Moi, j’habite un petit quartier dans le bas de Montreuil. Je suis né là-bas, j’ai grandi là-bas, je bosse là-bas. J’ai tous mes gars qui sont là-bas. Je suis un enfant de Montreuil. »

Pour conclure sur le Prince, j’omettrai bien évidemment ses collaborations avec le vieux rappeur miraculé de soirée, Tengodemichet John, mais je vous invite vivement à écouter le dernier EP du Prince qui a mon avis est très réussi.

 

La deuxième figure de proue de ce rap montreuillois avant-gardiste est peut-être actuellement plus connue encore que le Prince. Pourtant, Ichon est sûrement l’un des artistes montreuillois que j’ai découvert le plus tardivement. En fait, il est plus ou moins sorti de nulle part en 2016 – 2017 et a fait du sale de manière assez active depuis.

Pourtant, des années plus tôt, je le voyais déjà dans le très bon documentaire en trois parties du nom de « Montreuil » (que je vous conseille vivement si vous voulez en savoir plus ou si mon article vous pète les couilles et que vous voulez voir des images parce que vous êtes des putains d’analphabètes de merde). Dans ce documentaire, Ichon nous parle déjà de la vie montreuilloise (à 6:33).

Nan, je rigole, je vous ai mis cet extrait surtout parce Ichon fait super fragile dessus mdr.

Plus sérieusement, Ichon, c’est avant tout un rappeur très talentueux avec un excellent flow, mais surtout qui développe une esthétique aussi originale qu’appréciable. Qu’il s’agisse de ses clips ou du style du personnage, Ichon fait vraiment gaffe aux moindres détails quant à l’image que ses œuvres renvoient et c’est franchement plaisant.

Pour le découvrir, c’est très simple, il suffit d’écouter son très bon dernier album « Il suffit de le faire ».

La mouvance loukoum

Les perfusés au seum – qui ne veulent décidément pas crever en silence – diront « ouais Dramane, c’est ta catégorie fourre-tout enculé, pourquoi t’essaie de lui donner un nom mystérieux ». Je leur réponds « Y a que vos mères que je fourre ».

La mouvance loukoum, en gros, ce sont les autres. Ceux qui ne font pas les anciens avec des textes à rallonge mais qui ne font pas non plus les artistes made in 2035. En fait, ce sont les bons musiciens qui te font plaisir sans se/te prendre la tête.

Je pense direct à deux noms : Triplego et Le Club.

Le Club pour commencer est un duo du Haut-Montreuil. Un peu comme pour Big Budha Cheez, Tayz et La Kanaï sont des amis d’enfance qui ont décidé un beau jour de se mettre au rap. S’il est vrai que les deux rappeurs ne sont pas forcément les lyricistes les plus talentueux de la ville, ils arrivent à créer une ambiance légère et dansante.

En fait le Club, c’est presqu’un style musical particulier : on pourrait parler de pop-rap. Bref, si vous cherchez des hits dansants et sympa, Le Club est votre groupe.

Liste exhaustive des morceaux que je vous conseille :

Pour finir vient Triplego. Peut-être le groupe au plus gros potentiel.

Duo composé du rappeur Sanguee et du beatmaker Momo Spazz, Triplego est souvent comparé à PNL et la même phrase revient toujours quand on fait des recherches sur eux : « c’est le groupe français qui faisait du rap vaporeux avant PNL ».

Alors oui peut être. Mais je pense que Triplego a le potentiel nécessaire pour se détacher de cette image et de s’aventurer dans de nouvelles sonorités qui feront d’eux une pointure du paysage du rap français dans les années à venir. Contrairement à ce que beaucoup de gens pourront dire, c’est un groupe qui n’est pas encore arrivé à maturité et qui a encore un bel avenir devant lui.

 

Enfin, il y a encore plein de rappeurs sur lesquels je pourrais pénave (Soklak, Le Seum, Paco, Joyce Cheick, Nusky, Great Teacher Issaba pour ne citer qu’eux) mais on finirait par s’y perdre. Mais j’espère au moins que le message est passé finalement : Montreuil c’est ville bien michto narvalo.