Répression politique et avant-garde : focus sur le hip-hop russe

Jusqu’à il y a peu, mon unique point de contact avec la scène hip-hop russe était cette vidéo d’une heure dont vous avez peut être entendu parler, où deux rappeurs russes s’affrontent dans un battle et dont la progression express en termes de vues avait même attiré l’attention des médias occidentaux. Celle-ci plafonne aujourd’hui à presque 40 millions de vues.

franchement regardez pas c’est pas ultra intéressant

 

Plus récemment, c’est en me baladant de suggestion en suggestion sur l’outil Youtube que j’ai pu pénétrer à nouveau dans cette sphère de culture alors inconnue. Au milieu de ces vidéos aux visuels extravagants qui tapent en moyenne 50 millions de vues, j’avais l’impression d’avoir découvert le second versant de la montagne sur laquelle je me trouvais depuis le début.

Le rap russe étant devenu ma nouvelle passion éphémère (durée moyenne de vie de mes passions éphémères : 12 jours), je profite du temps qu’il me reste pour t’inviter à sortir de ton occidentalisme et regarder de l’autre côté de la Volga [« gneugneugneu la Volga c’est en plein milieu de la Russie gneugneu », ne m’interromps pas stp]

 

LE POINT HISTOIRE : INFLUENCES CROISÉES ET VOIE RUSSE

 

En 1984 sort le premier projet hip-hop russe qu’on recense : Рэп (Rap) de Час Пик (Peak-Hours). Ce dernier ne sera cependant qu’anecdotique puisque c’est à partir des années 1990 que le paysage hip-hop se forme. À l’époque cependant, celui-ci converge vers ce qui se fait en Occident et s’inscrit dans un mouvement plus large de rapprochement culturel avec l’Ouest. Si ça vous intéresse, je vous conseille de regarder ce classement des « Top 6 Russian rap songs of all time » : flow à la Benny B, clips hyper dramatiques et le classique combo baggy-snapback-veste ou jersey ultra large, toutes ces vidéos me butent littéralement de rire.

Aujourd’hui, tout ce petit monde a bien évolué puisqu’il semble extrêmement difficile de parler d’un seul et unique rap russe.

D’une part, on observe un gros volet « conscient » auquel appartiennent entre autres Oxxxymiron ou encore Husky plus récemment qui aborde les frustrations de la jeunesse russe face au système politique et leurs maigres perspectives économiques. Bon, c’est pas trop ma tasse de thé et je trouve que certains ont des instrus ultra datées mais comme c’est ceux qui ont la plus grosse audience, impossible de ne pas les mentionner.

 

D’autre part, le pays a conservé une scène mainstream en adéquation avec les grosses trends US, dont fait partie Timati, le seul russe qui à ma connaissance a percé à l’international. Cf le son ci-dessous qui me fait complètement penser à Unforgettable de French Montana ft. Swae Lee.

 

Enfin, et c’est ce sur quoi on va se concentrer pour la suite de l’article, la Russie semble avoir trouvé sa propre voie pour tout ce qui est de la scène « underground ». Une multitude de rappeurs qu’on pourrait comparer aux rappeurs « soundcloud » a émergé dernièrement en Russie : GONE.Fludd, T-Fest, Face, PHARAOH, Lil Morty ou bien Morgenshtern qui ressemble quand même énormément à Lil Pump physiquement (oui oui, c’est lui sur la photo de l’article). Si beaucoup adoptent des univers visuels uniques, des coupes qui montrent que l’appropriation culturelle n’est pas un débat qui secoue le pays et des face tattoos de qualité, leurs points communs principaux sont l’audience ultra-large et jeune qu’ils touchent et leurs rapports plus ou moins tendus avec le gouvernement russe.

ça c’est juste une légende pour que le texte soit bien aligné ensuite

 

MERCI INTERNET – OU PAS

NB : c’est la partie de l’article qui va te permettre de briller en société et de faire croire à tes parents que tu suis assidument l’actualité internationale

 

Si la diffusion des talents russes à l’international reste encore limitée, Internet a joué un rôle clé dans l’émergence de ceux-ci. On retrouve une influence évidente des pionniers de scènes similaires d’autres pays dans leurs sons (tels Lil Peep et les Suicide Boy$). Surtout, c’est ce qui leur a permis de toucher un public si large : PHARAOH fait d’ailleurs partie du groupe Yung Russia, qui comme OFGWKTA à l’époque partageait jusqu’à peu ses aventures sur son Tumblr.

South Side Suicide en moins bien

 

Le gros problème, c’est qu’Internet est justement ce qui fait que cette scène bouge énormément en ce moment et grandit de manière exponentielle, ce qui inquiète le gouvernement russe. Ainsi, le pays est actuellement agité par un débat sur le contrôle de la scène hip-hop, qui selon le président devrait être orienté et guidé par le gouvernement en tant que partie intégrante de la culture russe. Comme pour la pop, le gouvernement pourrait mettre en place une subvention pour les musiciens qui respectent certaines règles en termes de vocabulaire employé et de thématiques abordées.

En parallèle, le climat est extrêmement tendu entre les autorités et les artistes, puisque ceux-ci voient leurs concerts être annulés au dernier moment sans explication valable de la part de la police. L’évènement le plus marquant a eu lieu fin 2018, Husky ayant été arrêté pour avoir chanté sur une voiture devant la salle qui était censée accueillir son concert. S’en s’est ensuivi l’organisation du concert caritatif « I’m Going to Sing My Music » à Moscou notamment par Oxxxymiron et la libération prématurée de Husky. En gros, c’est un peu la merde et certains groupes sont contraints de jouer dans des endroits tenus secrets car leurs concerts officiels tombent systématiquement à l’eau, comme IC3PEAK.

 

CYNISME ET AVANT-GARDISME 

 

Impossible pour moi de ne pas parler d’IC3PEAK dans cet article, qui est mon énorme coup de cœur du moment. Savant mélange entre Grimes et Ghostemane, le duo russe est actuellement dans la giga sauce depuis qu’ils ont publié un clip dans lequel ils s’aspergent de kérosène devant le parlement russe.

oui la miniature fait peur mais c’est hyper cool vrmt cliquez

 

Pour moi, ils représentent ce que la scène russe a de mieux à nous offrir : leur approche englobe à la fois musique et visuel, ce qui leur permet d’avoir des clips vraiment aboutis et un univers ultra-cohérent (i.e : glauque as fuck). Surtout, ils semblent arborer un cynisme exacerbé couplé à une certaine légèreté face à leurs réalités que j’ai retrouvé chez beaucoup de jeunes artistes russes.

Finalement, le plus fascinant dans cette scène, c’est la difficulté à cerner la réelle intention des rappeurs derrière leurs sons. Beaucoup semblent afficher un détachement et une ironie tels qu’il est difficile de croire au message nihiliste, voire fataliste que véhicule cette scène. En témoigne Гоша Рубчинский (Gosha Rubchinskiy) de Face puisque presque 3 ans après sa sortie, aucun ne sait s’il s’agit d’un son complètement sérieux ou bien d’un énorme troll.

 

Bon, comme je parle pas un mot de russe, j’ai peut-être dit un max de bêtises. Quoi qu’il en soit, se perdre sur Youtube, ça a du bon parfois. Merci la Russie.

 

Le Y-Grec a eu l’amabilité de te concocter une playlist pour faire le plein de gros bangers dans ce langage qui t’est sûrement inconnu :

 

BTW : IC3PEAK passera à Paris le 17 avril prochain.