Les étoiles vagabondes, le chemin de croix de Nekfeu

2 ans et demi. C’est ce qu’il aura fallu à Nekfeu pour enfin sortir du silence et nous délivrer son troisième album solo, après les cartons réalisés par Feu et Cyborg. Ce troisième projet est sans aucun doute le plus réfléchi, le plus mis en scène. C’est ainsi qu’il est sorti accompagné d’un film-documentaire qui retrace l’élaboration de cet opus. Avec quelques mois de recul sur cet album, il semble maintenant évident qu’il s’écoute différent après avoir vu le film. Il permet de comprendre, au-delà de la musique, ce qu’est devenu Nekfeu pendant tout ce temps, ce qu’il a vécu et ce qui l’a poussé à délivrer ce troisième album. C’est pourquoi, même si l’on n’est pas fan de la musique de Nekfeu, il est intéressant d’analyser la démarche musicale d’un artiste qui réfléchit ses projets durant de longs mois pour donner du sens et de la cohérence au message et aux émotions qu’il veut transmettre, ce qui malheureusement se fait trop peu dans le rap actuel.

Tout d’abord, abordons le thème premier de l’album: les étoiles vagabondes. Cette métaphore astrale, illustrée par cette phrase que l’on retrouve à la fin de l’introduction de l’album et que l’on peut compléter avec une autre phrase que l’on retrouve dans le film, est celle qui donne le fil conducteur de tout le projet.

« Tous les objets composant l’univers, les galaxies, les amas d’poussières, les astres, s’éloignent les uns des autres inexorablement… comme nous. Et quand deux étoiles sont trop proches, et que l’une d’entre elle explose, il arrive qu’elle condamne l’autre étoile à errer sans trajectoire dans l’univers. On les appelle les étoiles vagabondes. »

Les étoiles vagabondes

Avant son retour annoncé mi mai et hormis les quelques featurings donnés sur ces deux dernières années qui l’ont maintenu dans l’actualité du rap français, nous n’avions plus entendu parler de Nekfeu depuis son concert à Bercy le 1er décembre 2016, au moment où il a annoncé la sortie de son album surprise Cyborg. Depuis, aucun clip, aucune interview, pas de tournée. Nekfeu s’est fait très discret. Et cet album nous permet de comprendre ce qu’il a traversé: tel une étoile, il a vagabondé sans trajectoire dans l’univers. Nekfeu a traversé un véritable chemin de croix pendant ces deux années, au cours desquelles il a fui le succès, il s’est isolé, a dû faire face à une rupture amoureuse qui ne lui a laissé aucun répit. Et paradoxalement, c’est sa raison de vivre qui l’a plongé dans le doute et l’a poussé au bord de la dépression: la musique. La célébrité, la pression du succès, l’attente du public, la peur de la page blanche, le besoin de s’éloigner de Paris pour renouer avec la liberté de l’anonymat: tout cela n’est que conséquence de son succès dans le rap qui l’a amené au sommet. Il est traversé par le doute, ne sait pas si le rap est encore bon pour lui aujourd’hui et s’étonne même de revenir sur le devant de la scène avec cet album.

« J’ai détesté le succès mais faut croire que ça m’a pas suffi. (…)

Est-ce que le rap m’a sauvé ? »

Les étoiles vagabondes

Cet album est donc le récit du parcours qu’il a vécu. On parvient ainsi à le découper en différentes parties : une première (pistes 1 à 13) particulièrement sombre, dans laquelle il mélange haine sur le monde qui l’entoure et dénonce les problèmes sociétaux qui l’insupportent (Les étoiles vagabondes, Le bruit qui court), mélancolie (Natsukashii), déprime voire dépression (Takotsubo, De mon mieux), et désespoir amoureux (Elle pleut, Dans l’univers). La deuxième partie (pistes 14 à 27) est celle où il entame son chemin vers la guérison (le Premier pas vers le rétablissement), où on le sent encore fragile mais où il cherche à reprendre le dessus. Enfin, les pistes 28 à 34 marquent clairement une période où tout va bien (Όλα Καλά), avec une musicalité beaucoup plus nuageuse et mélodieuse (Pixels, De mes cendres, Nouvel homme). Cette évolution est encore une fois suivie par le film, où les premières et dernières phrases illustrent ce changement moral de l’artiste:

« Aujourd’hui, j’ai joué devant 80000 personnes, et je ne me suis jamais senti aussi seul »

« Aujourd’hui, j’ai joué devant 80000 personnes, et je ne me suis jamais senti autant entouré »

Les étoiles vagabondes

Et pour réussir à retrouver le chemin vers la lumière au milieu de cet univers immensément vide et sombre, il aura fallu à Nekfeu du temps et des voyages.

Car si l’on sent que c’est la célébrité qui est au coeur de ses troubles, cela s’est exprimé à travers sa dernière rupture amoureuse. Relation qu’il mentionnait déjà à plusieurs reprises sur Cyborg avec les morceaux O.D et Galatée et qui est ici présente au cours de tout le projet. Déjà sur Cyborg, il mettait en lumière les dégâts de la musique, à cause de qui il négligeait sa relation amoureuse

« Pardon bébé, partons, marre de cette vie d’rap
Tu m’as dis : « c’est faux, tu l’f’ras jamais, c’est moi qu’tu quitteras »
Et c’était faux, enfin, j’ai-j’ai nié sous le seum
Cette vé… cette vérité retentissante »

Galatée

Et aujourd’hui, c’est une rupture qu’il doit affronter. Et après avoir été tellement proche de sa bien-aîmée, elle a explosé, le condamnant à errer seul sur Terre, perdu et la cherchant désespérément, sur Terre ou dans l’univers… Il utilise d’ailleurs Vanessa Paradis dans le morceau Dans l’univers pour mettre en scène cette relation vouée à l’échec et qui pousse Nekfeu vers cette femme désormais inatteignable. Ce morceau est parfaitement utilisée car les passes passes entre les deux artistes nous donnent l’impression qu’ils sont encore proches et liés. Mais la voix planante de Vanessa Paradis symbolise un éloignement inévitable entre les deux, qui enterre progressivement toute possibilité de redonner vie à cette relation.

« Dans l’Univers, y’a des milliards de vies sur Terre, sept milliards d’êtres humains
Peut-être trois milliards de filles mais c’est toi qu’j’veux »

Dans l’univers

Fuir, c’est ce qui souvent nous permet de faire le vide, pour prendre du recul et observer de plus haut qui l’on est tout en bas. Et cette fuite, on la ressent tout au long de l’album et à travers le film: après avoir expérimenté des influences jazz (sur O.D, Vinyle) et nippones (Nekketsu) sur Cyborg, Nekfeu revendique sur cet album une diversité musicale encore plus poussée, avec des morceaux qui nous font voyager vers d’autres univers. A commencer tout d’abord par le morceau Alunissons, où Nekfeu chante de bout en bout. Pour l’anecdote, j’ai écouté l’album dans sa totalité cet été seul dans la nuit en regardant les étoiles, et ce morceau a, dans cette situation, pris une dimension radicalement différente. Ce goût du voyage se retrouve tout au long du projet, avec dès l’introduction, la voix de Cristal Key qui, en japonais, informe Nekfeu qu’elle se fait du souci pour lui (cette introduction fait d’ailleurs écho à l’outro de Cyborg, où elle lui adressait déjà un message l’invitant à vite la rejoindre à Tokyo). Puis, ceci est rythmé par les interludes dans les aéroports (comme à la fin de Tricheur), et par des morceaux qui décrivent le voyage soit dans la musicalité apportée (Όλα Καλά, Pixels, Ciel Noir et Dernier soupir avec des choeurs et l’influence jazz de la Nouvelle Orléans), soit dans le texte (Premier pas, CDGLAXJFKHNDATH, Rouge à lèvres). C’est donc par le voyage que Nekfeu à réussi à trouver ce dont tous les artistes ont besoin pour nourrir leur créativité et continuer à être pertinent musicalement: de la vie, des aventures, de la ressource, bref des choses à raconter. Il est d’ailleurs nécessaire de souligner l’idée que ce voyage de deux ans, Nekfeu ne l’a pas fait seul: on voit dans le film qu’à chaque voyage, il est toujours entouré soit de sa famille, soit de ses amis, qui ont contribué à trouver la clé pour aller mieux au fil des mois.

Petite parenthèse pour préciser l’importance, trop souvent négligée, sur le besoin de temps entre les projets. Faire un album de 18 titres tous les six mois, tenter de pousser la productivité à son maximum n’est pas une bonne stratégie: en effet, l’artiste n’a pas le temps d’explorer de nouveaux horizons musicaux, sera plus négligeant, moins perfectionniste et par conséquent se répétera de plus en plus au cours de ses projets et finira par s’essouffler. Chaque artiste devrait avoir comme but d’évoluer au fil des albums, de proposer quelque chose de différent. Et donc pour se renouveler en permanence, musicalement et lyricalement, il est important de laisser du temps pour vivre et creuser d’autres perspectives artistiques. Encore une fois, le film était très intéressant car il montrait que cette recherche musicale s’est faite en équipe puisque tout l’on voit le rôle de ses producteurs tout au long de l’élaboration du projet, qui volontairement l’orientent vers des terrains inconnus (le passage de la réalisation du morceau Alunissons reflète particulièrement bien cet aspect) et poussent ainsi Nekfeu à diversifier la musicalité proposée. Trop peu mis en valeur à mon goût, les producteurs sont pourtant des pièces maîtresses de tous les albums, des hommes de l’ombre qui jouent un rôle essentiel dans la conception de ce genre de projets. Dans le film, on voit vraiment que cet album a été réfléchi à plusieurs et qu’il est presque autant l’oeuvre de Nekfeu que celle de Diabi. Diabi a d’ailleurs réalisé une interview très intéressante dans laquelle il parle de son parcours et de la manière dont ils porté ce projet avec Nekfeu et l’a accompagné du début à la fin de l’album.

https://hypebeast.com/fr/2019/8/nekfeu-les-etoiles-vagabondes-diabi-interview

Maintenant, mon avis sur cet album a beaucoup évolué au fil des semaines. En tant que grand fan de Nekfeu, j’en attendais (comme beaucoup) énormément de son retour. Et mon bilan après la première version de l’album qu’il a délivrée (avant l’expansion) fut assez mitigé. Je trouvais que c’était un bon album, mais avec beaucoup trop de défauts pour un artiste comme Nekfeu dont le retour se fait attendre depuis si longtemps. Je suis resté sur ma faim pour plusieurs raisons (attention, je parle ici uniquement de la première version, avant la sortie de l’expansion) :

  • je trouvais l’album déséquilibré, avec une moitié d’album très sombre, des passages très (trop ?) longs – entre Le bruit qui court et Dans l’univers notamment. Puis, suivent quelques morceaux très rappés, égotrip et l’on bascule directement vers la fin de l’album où tout va mieux. J’ai trouvé cela trop rapide et mal amené.
  • musicalement, je n’ai pas vu de grande différence, très peu de prises de risques, alors que j’attendais un Nekfeu très mélodieux et qui parfois recycle de flows déjà vus (sur Koala Mouillé par exemple).
  • lyricalement, encore une impression de déjà vu, où il dénonce les mêmes problèmes sociétaux, de telle sorte que cela en devient lassant (sur Le bruit qui court). L’un de mes morceaux préférés était Takotsubo, et je regrettais qu’il n’y ait pas eu plus de morceaux aussi intimes et personnels.
  • une fin d’album frustrante, avec le morceau Premier rôle qui (je trouve) ne colle pas du tout comme outro et laisse donc l’auditeur sur un sentiment d’inachevé.

Cependant, deux semaines après arrive l’expansion. Et là, tout change. Tout change car l’album est alors à envisager d’une manière totalement différente. Moi qui, je l’ai mentionné notamment sur l’analyse de Jvlivs (instant promo oblige), cherche vraiment à écouter un album d’une traite, pas en aléatoire, j’ai dû ici revoir ma formule. On n’écoute pas un 34 titres de la même manière que l’on écoute un 18 titres. Un album de 34 morceaux contient nécessairement différentes ambiances et il est fait pour être écouté sous différents aspects. Dans cet album, tout est une question d’ambiance (on a l’exemple que j’ai mentionné plus haut sur Alunissions). Et au sein de ces différentes ambiances (sombre, mélancolique, énervé, kick, mélodieux, planant…), on retrouve cette cohérence tant recherchée et appréciée. C’est d’ailleurs impressionnant de parvenir à réaliser un projet aussi long, diversifié dans la musicalité proposée et pour autant très logique dans son déroulement. Un des points forts de cet album qui, selon moi, vieillira bien au fil des années. De plus, l’expansion a gommé tous les défauts que j’avais sur cet album:

  • il n’est plus déséquilibré, puisque la majorité des morceaux rajoutés se trouvent en deuxième partie d’album et donc amènent lentement mais logiquement la période de rétablissement de Nekfeu. Cela se retrouve notamment sur le morceau Energie sombre, où l’on ressent qu’il est en train de passer à autre chose sentimentalement, qu’il cesse de ressasser sa rupture pour se tourner vers quelque chose de différent. L’évolution se remarque sur le changement dans le premier et le dernier refrain:

« Quand le jour s’est levé, tu m’as demandé des news
Et quand la Lune s’est levée, j’ai downloadé tes nudes »

« Quand le doute s’est levé, j’me suis privé d’tes news
Et quand le jour s’est levé, j’ai supprimé tes nudes
Qui a besoin de toi ?
« 

Energie sombre
  • musicalement, on retrouve l’évolution dont je parlais un peu plus tôt. La majorité des morceaux de l’expansion sont très mélodieux (Nouvel homme, Ken Kaneki, De mes cendres, Chanson d’amour). Les progrès de Nekfeu dans ce domaine apportent beaucoup de fraîcheur au moment de l’album où il entame son chemin vers la guérison.
  • ces apports de 16 titres ont donné encore plus de logique et de cohérence au projet, avec des morceaux qui sont amenés par des enchaînements très travaillés (Écrire/Ciel Noir ; Voyage léger/Interlude Fifty/Compte les hommes ; Premier pas/Dernier soupir) et arrivent à capter l’auditeur tout au long de son écoute.
  • un album qui finit bien, puisque l’outro n’est plus Premier rôle, mais À la base, qui est à mon sens un excellent morceau qui vient parfaitement clôturer cet album.

Et quel bel apport des featurings sur cet album ! On a pu apprécié les passe-passes avec Vanessa Paradis, l’excellent titre avec Damso, l’utilisation de Cristal Key pour un morceau très aérien et planant, le chef d’œuvre monumental de Flingue & Feu sur Compte les hommes, le magnifique refrain de Nemir sur Elle pleut… : globalement peu de déchets sur cet album (seulement 3 ou 4 selon moi).

Dernier point pour évoquer un de mes coups de cœurs qui passe très souvent inaperçu, voire qui ennuie alors que, s’il est écouté dans le bon contexte, est exceptionnel. Il s’agit de De mon mieux : ce morceau est à écouter quand ça va mal, quand vous êtes proches de la rupture, et que vous êtes à bout de force. Un titre incroyable qui allie mélancolie, déprime, se laisse à l’abandon jusqu’à donner les larmes aux yeux. C’est une des premières fois que Nekfeu va aussi loin sur ce genre de morceau. Il utilise volontairement un rythme très lent, un flow sans saveur, accentué par les backs vocaux féminins tout au long du titre, qui font que le morceau paraît extrêmement long, redondant, où Nekfeu parvient à suspendre le temps et nous plonger dans la tristesse la plus profonde durant près de quatre minutes. Encore une fois, tout est une question d’ambiance sur cet album…

Si vous êtes passés à côté de cet album, replongez-vous dedans. C’est un album de réécoute, où l’on redécouvre de nouvelles choses au fil des semaines et des mois et où le film est évidemment à prendre en compte. Aviez-vous remarqué que Nekfeu chantonne l’air de Premier pas à la fin de Dernier soupir ? Que la prod au début de A la base est la même qu’à la fin de De mes cendres, en décéléré ? Ce sont des petits détails dont je me suis rendu compte plusieurs semaines voire mois après la sortie de l’album, qui renforcent le fil conducteur du projet et qui donnent envie de continuer à creuser en faisant attention aux détails les plus minces. Ce projet a été extrêmement bien travaillé et mérite d’être étudié avec sérieux et en profondeur. Incontestablement, Nekfeu a réussi son retour, est parvenu à surprendre toute l’industrie musicale avec son incroyable stratégie commerciale, qui fait des Etoiles Vagabondes l’album le plus vendu de l’année (plus de 400000 ventes en moins de six mois). Une pépite.