Lil Peep, ou comment traiter un artiste après sa mort ?

Cher journal,

Il y a à peine quelques heures j’étais autant en colère que la fois où j’ai loupé deux RER de suite alors même que j’étais sur le quai – first world problems, j’en conviens. Alors que j’entamais mon énième écoute de Everybody’s Everything, album de Lil Peep sorti deux ans pile après sa mort, je songeais à nommer mon article « Pitié, arrêtez de sortir des albums posthumes ». Paradoxalement, tout ce qui m’avait amené à adorer Come over when you’re sober pt.1/pt.2 (le côté brut des chansons, la capacité de Peep à rassembler des morceaux et univers radicalement différents tout en gardant un tout cohérent, l’aspect fait main voire « à la va vite » qui confère à beaucoup de ses morceaux une atmosphère immersive d’honnêteté pure…) donnent ici un ouvrage inégal et ennuyant par moments, sinon déconcertant. C’est la raison qui m’a poussée à comprendre le contexte de sortie de Everybody’s Everything ainsi que son intérêt : est-ce le simple fruit des obligations contractuelles de l’artiste avec Columbia Records ou bien un véritable hommage à Lil Peep ?

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my e-boy king

 

CONTEXTE – LIL PEEP, PETIT OISEAU PARTI TROP TÔT

Pour ceux qui ne sont pas familiers avec Lil Peep, laissez-moi poser le décor.

Pitchfork décrivait Lil Peep en 2017 comme le « future of emo ». Enfant prodige, on le considère parfois comme un soundcloud rapper, d’autres fois comme le Kurt Cobain potentiel de notre génération (Lil Peep l’idolâtrait par ailleurs et a même écrit la chanson Cobain). Sa manière nonchalante de chanter sur des instrus à la croisée des genres musicaux, on la retrouve par ailleurs chez sa sphère de rappeurs proches – la Goth Boy Clique dont il faisait partie, Bexey, et parfois ILoveMakonnen qu’il cite comme une de ses grandes inspirations et amis.

Lil Peep, ou Gustav Ahr de son vrai nom, faisait partie des artistes qui pouvaient boucler un son en 1h sans souci, les aspérités & imperfections de certaines de ses chansons leur conférant justement tout leur charme.

La musique de Lil Peep rentrait – et rentre toujours – dans de nombreuses catégories : « post-emo hip-hop », « music to cry to » comme il l’affirmait dans Crybaby ou encore « sad & emotional anime edit music » d’après mon avis strictement personnel.

Malgré une ambiance généralement macabre, des paroles crues sur la dépression, l’anxiété, l’addiction, la mort, le suicide, la rupture, les relations conflictuelles, le manque de confiance en soi et les autres, nombreux sont les auditeurs de Lil Peep qui affirment qu’il leur a beaucoup apporté – et j’en fais partie.

Life is beautiful, chanson sortie peu après sa mort (et rework de Life sortie en 2015), résume à mon sens l’ambivalence et la beauté de l’œuvre de Lil Peep. De la vulnérabilité et du nihilisme qu’il exposait à travers sa musique découlait toujours une atmosphère contradictoire et inexplicable d’espoir en un sens cathartique.

« Ma musique est là pour faire savoir aux gens qu’ils ne sont pas seuls », confiait-il à Colin Joyce en 2017. En bref, Lil Peep c’est l’artiste que j’écoute en plein mental breakdown dans ma chambre à 3h du matin lol ^^

Pour moi, c’est la passerelle entre la période Sad Boys qu’on avait pu voir exploser à partir de 2013 avec en première ligne Yung Lean, et la popularisation de la post-emo-musique (super terme que je viens d’inventer) – emo-trap/rap/rock/pop/insérer autre style de musique et le mélanger avec un autre qui a aucun rapport – qui grandit depuis quelques années.

Victime d’une overdose accidentelle le 15 novembre 2017 en pleine tournée, son décès a fait l’objet d’une forte exposition médiatique et à fortiori d’une forte augmentation de l’attention portée à sa musique par le grand public. Lil Peep s’est éteint brutalement en pleine expansion à l’âge de 21 ans et a laissé derrière lui certes un grand vide, mais aussi une tonne de projets et de démos finis, en suspens ou bien même à peine commencés.

 

COME OVER WHEN YOU’RE SOBER, PART. 2, EVERYBODY’S EVERYTHING ET COLUMBIA RECORDS

Sa mort n’a pas pour autant signifié la fin des sorties de contenu exclusif puisque Come over when you’re sober, part. 2 est sorti un an après sa mort, et maintenant la compilation Everybody’s Everything en même temps que le documentaire du même nom. Le tout ponctué de clips à base d’images d’archives ou pris par ses proches.

Contractuellement, Columbia Records possèdait après la mort de Lil Peep encore les droits d’exploitation pour 3 albums – il leur en reste donc un, qui sera a priori un album en collaboration avec ILoveMakonnen sur lequel les deux artistes avaient bien avancé auparavant. Le label a également acquis les droits sur toutes ses musiques non commercialisées.

Si ce contenu régulier sait ravir les fans de l’artiste, il n’empêche qu’il pose des questions éthiques sur la manière de traiter le contenu créé par un artiste après sa mort. Comment rendre hommage tout en respectant sa mémoire ? Peut-on même continuer à exploiter ce contenu ?

Pour y répondre, il me faut introduire dans cet article Lisa Womack, la mère et ancienne manager de Lil Peep, qui chapeaute la sortie du contenu de son fils depuis son décès et qui lui avait d’ailleurs inspiré son tatouage sur la gorge. Lisa avait déclaré à la release party de Come over when you’re sober, part. 2 :

“Study the artist, his words, and his work. Listen to him. Don’t chop it up and put features on it unless it’s somehow clear to you that that’s O.K. with him,” she said. “Honor the young talent by honoring the work.”

« Étudiez l’artiste, ses mots et son travail. Écoutez-le. Si ce n’est pas clair d’une manière ou d’une autre qu’il aurait été d’accord, ne rajoutez pas des featurings ou une post-production sur ce qu’il a produit. Rendez hommage à son artiste en rendant hommage à son travail ».

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En fait c’est Lisa des Simpsons et sa mère s’appelle Lisa lol

Cependant, si pour Come over when you’re sober, part. 2, Peep avait lui-même finalisé les chansons présentes et ses proches et collaborateurs s’étaient ensuite chargés d’assembler le tout, Everybody’s Everything sonne différemment. Il n’a pas la consistance qui caractérisait ses précédents projets et donne une impression de morceaux juxtaposés les uns à côté des autres. Et pour cause : Everybody’s Everything n’a pas pour objectif d’être un album, et encore moins un bon album et il serait insensé de le juger comme n’importe quel autre projet. C’est une compilation qui regroupe à la fois des morceaux qui n’étaient pas encore sortis, des featuring avec son groupe de collaborateurs proches, des vieux morceaux qui n’étaient pas encore présents sur les plateformes de streaming classiques et des démos qui ont été retrouvées mais que personne n’a touché avant de les sortir. La compilation est ainsi à la fois une rétrospective et un éventail de tout ce que Lil Peep aurait pu offrir par la suite.

Et c’est bien là tout le problème de cette compilation – et de manière plus générale, de tous les albums posthumes : est-ce que l’artiste aurait vraiment voulu que sa musique sorte, et si oui, de cette manière ?

Everybody’s Everything laisse justement dans la bouche un goût amer, car on ne retrouve pas Lil Peep, mais des bribes de ce qu’il a fait et de ce qu’il était.

Lisa et Columbia semblent œuvrer pour limiter la surproduction du travail de son fils et pour le sortir en l’état – donner au peuple ce qu’il veut. Il semble que cette compilation ait été assemblée une nouvelle fois avec ses proches : Lil Tracy, le producteur Fish Narc avec qui il avait beaucoup travaillé ou encore Smokeasac. Je ne remets pas en cause le fait que le projet ait été conçu dans le plus grand respect de l’artiste et de sa direction artistique avec une volonté sincère de ses proches de lui rendre hommage. On a clairement vu pire comme gestion du contenu posthume d’un artiste – cf la manière dont le contenu de XXX Tentacion est géré par sa crackhead de mère.

je déteste cette chanson!!!!!

Ce qui me gêne cependant, c’est peut-être la manifestation des intérêts personnels de ses proches dans ces sorties. COWYS2 avait déjà été critiqué car trop propre, peut-être surproduit par Smokeasac [très bonne review juste ici]. Typiquement, le nombre de personnes impliquées sur Everybody’s Everything n’a rien à voir avec les EPs sortis de son vivant (Diplo ????? Sérieusement ?????)

Mais surtout, j’ai vraiment du mal avec l’implication du label dans le traitement du contenu de Lil Peep. Le featuring Lil Peep/XXX Tentacion réalisé après sa mort m’avait déjà mise mal à l’aise l’an dernier, les artistes proches de Lil Peep affirmant d’ailleurs qu’il n’aurait pas accepté cette collaboration s’il avait été vivant. De plus, il semblerait que Columbia empêcherait les rappeurs qui avaient finalisé des collaborations avec Lil Peep de son vivant de les sortir de leur côté, comme Fat Nick par exemple. Il faut croire que le devoir de mémoire s’arrête là où les intérêts commerciaux commencent.

Ultimement, la manière de gérer la sortie de contenu posthume reste un débat sans fin : ne rien sortir, c’est laisser mourir avec l’artiste sa musique et sa communauté ; sortir du contenu suppose de prendre des décisions à la place du seul qui était légitime. Le caractère extrêmement personnel de certaines chansons sur les albums posthumes de Lil Peep laisse à penser qu’elles avaient simplement vocation à rester privées. Certes, Text Me est une balade incroyable qui n’aurait jamais vu le jour sans Everybody’s Everything, mais je ne suis pas sûre que c’est ce qu’il aurait voulu, ni si cette compilation correspond au souvenir que j’ai de lui. Espérons que personne ne le fasse apparaître sous forme d’hologramme dans un de ses concerts.

Everybody’s Everything ainsi que toute la discographie de Lil Peep est disponible sur toutes les plateformes de streaming audio. Le film du même nom est actuellement diffusé en salle aux États-Unis et sa date de sortie sur les plateformes de streaming vidéo n’a pas encore été communiquée.