Polaroid Experience : le jour où Youss a arrêté le rap

Entre retraite anticipée et retrait plein de sérénité, Youssoupha revient dans ce rap game avec un nouvel album, court mais intense, qui respire plénitude et lucidité face au temps qui passe.

Si vous avez un peu parcouru le Y-GREC, vous êtes sûrement tombés sur la review FR de septembre qui revenait déjà un peu sur Polaroid Experience. Notre cher Drams semblait alors plutôt déçu du projet, ne le trouvant pas assez innovant, mais nous expliquait que cette déception venait surtout de l’évolution de ses goûts personnels.

Alors je ne sais pas si j’ai 40 piges dans un corps de mec de 20 ans mais moi, je l’ai bien kiffé cet album et, bien que nécessairement marquée par les années, je trouve que la plume de Youss nous apporte quelque chose de rafraîchissant en cette fin d’année 2018.

C’est la raison pour laquelle je vais essayer de vous parler moi aussi de cette nouvelle « Experience » que m’a fait vivre le Prims Parolier, en rajoutant toujours, comme il sait si bien le faire, un cheveu sur la langue de Molière.

Le lyriciste bantou à la croisée des chemins

« Merde, j’suis tellement à l’ancienne, j’mets les touches de PES même sur FIFA » (Devenir vieux)

« Mon cœur ceinturé de dynamite, le temps impose sa tyrannie

Ouvre bien les yeux : on f’ra pas long feu comme les pyramides » (Devenir vieux)

Que ce soit dit presque en rigolant ou sur un ton plus grave, Youssoupha parle dans son album et en particulier dans le morceau Devenir vieux de son rapport avec la vieillesse et les années qui s’écoulent. C’est selon moi le thème qui constitue le fil rouge du projet et autour duquel il s’efforce de construire les sons afin de partager ses autres idées, sentiments et aspirations pour le futur.

En effet, dans Polaroid Experience, le fondateur du label Bomayé Musik (Keblack, Naza, …) s’amuse à regarder dans le rétro et constate avec une certaine nostalgie l’évolution de sa carrière, de sa richesse, qu’elle soit simplement matérielle (Avoir de l’argent) ou plus profonde avec notamment la naissance de ses deux enfants Malik et Imany.

Ces derniers sont d’ailleurs une source certaine de créativité pour lui, en particulier son fils (le moins jeune des deux), comme on a pu le voir dans une de ses vidéos « Experience » partagées sur YouTube :

Ainsi, Youssoupha est tout à fait conscient du fait que son écriture ne touche plus les mêmes personnes et que sa plume prend de la bouteille mais elle n’en est à mon avis pas moins percutante, comme il aime à le rappeler dans ses multiples phases d’ego trip :

« Nan, j’suis pas encore retraité, mais j’suis déjà en retrait

 Et je reviendrai peut-être, qui s’en rappelle des tes-traî qui doutaient de ma carrière ?

 Aujourd’hui, vous êtes où ?

 Négro, j’suis éternel comme le FC Liverpool » (Polaroid Experience)

Old School mais son rap ne prend pas une ride

Dans cet album, Youssoupha démontre encore une fois toute sa maîtrise artistique et sa palette musicale quand il s’agit de jouer avec les mots : les morceaux sont plein d’allitérations vibrantes et de métaphores puissantes, mises en valeur par ce flow incisif qui lui est propre.

Oui, Youss rappe toujours aussi bien et bien que son style ne soit pas celui des nouveaux rappeurs à la mode, il y a tout de même selon moi une grande modernité dans son projet, notamment due aux prods utilisées dans les différents morceaux : souvent assez sobres, tantôt calmes, tantôt plus rythmées, on décerne toujours dans les sonorités l’inspiration africaine mais avec un supplément électro pop comme dans M’en aller ou Le jour où j’ai arrêté le rap par exemple, à la manière d’un Stromae ou d’un Dinos plus récemment (avec qui il a d’ailleurs collaboré sur l’album Imany).

L’effet est d’ailleurs renforcé par l’usage occasionnel de modifications vocales comme dans Niama na yo, morceau écrit en lingala dans lequel Youss s’essaye même à un style davantage proche de la trap comme il avait déjà pu le faire sur NGRTD avec des sons comme Mannschaft ou Public Enemy.

Ainsi, bien que la recette ne soit pas très différente de ce qu’il a pu faire sur son précédent album, avec Polaroid Experience, Youssoupha réussit à nous parler de sa « vieillesse » et de tout le chemin parcouru depuis ses jeunes années d’une manière résolument moderne.

Le jour où j’ai arrêté le rap, mon coup de cœur

S’il y a bien un morceau qui m’a marqué dans ce projet, c’est celui-là : la prod est entêtante et colle parfaitement au flow de Youss, le titre est symbolique et le texte, qui est pour moi un condensé de ce que veut dire le rappeur dans l’album, donne envie de tout casser grâce à l’évolution crescendo du beat et de l’instru. Bref, si vous ne l’avez pas déjà fait, foncez écouter ce titre car il vaut le détour.

Je vous laisse sur ces quelques lignes du morceau, qui parlent très bien du parcours du Prims Parolier et qui me font kiffer à chaque écoute :

« Laissez-le, ça lui passera, bientôt, sa musique est morte

 Laissez-le jouer la caille-ra, c’est juste un phénomène de mode

 Il vient de loin, il vient d’en-bas, trop de poids sur les épaules

 Et, « Youssoupha », ça reste un blase pour finir chômeur ou en taule […] »

 

 

 

 

 

 

Lithopédion : fin d’un cycle pour William Kalubi ?

Quand Dramane m’a demandé si je voulais écrire avec lui un article sur Lithopédion, le nouvel album de Damso, j’ai d’abord un peu paniqué : ça venait de sortir, je n’avais pas encore digéré toutes les punchlines et les nuances qu’il contenait, bref, je m’en étais pas assez imprégné.

Heureusement, le Drams a la même fâcheuse tendance que moi à repousser le plus loin possible les échéances et le WEEB 3 commençait qu’on n’avait pas écrit une ligne de ce foutu article.

Mais alors que je passais 2 mois de folie en Afrique du Sud et qu’il essayait d’oublier son stage en organisant des AW ESSEC qui n’auront jamais lieu, je me disais que ce serait quand même bête de ne pas revenir sur le dernier projet du rappeur bruxellois.

Surtout que ça me permettrait d’enfin répondre à un certain M. Horvilleur, président, oserais-je le rappeler, de l’aSSoCiaTion Essec&Bab, qui, comme beaucoup de monde, avait semblé déçu par Lithopédion, ou en tout cas, n’avait pas compris la progression de la pensée de Damso et son cheminement artistique. Et après un été où j’avais pu me repasser les sons en boucle et les savourer tout en profitant des magnifiques paysages sud-africains, je me sentais enfin prêt à écrire.

Mêmes thèmes, nouveaux mots, prods innovantes et toujours autant de saal saal saal…

Avec Lithopédion, Damso se réinvente dans la forme mais ses préoccupations ne changent pas car le monde autour de lui ne diffère pas de ce qu’il était au moment de l’écriture d’Ipséité. C’est peut-être ce que lui ont reproché ses détracteurs après la sortie de l’album, en attendant, moi, j’ai encore été séduit.

En abordant de nouveau par exemple ses relations avec les femmes, sa difficulté à aimer entièrement l’une d’entre elles ou simplement à communiquer avec la personne qui partage sa vie ou son lit, Dems dépeint encore une fois une société où le silence fait peur, surtout quand il intervient dans le cercle amoureux. On parle pour éviter de se retrouver muet et donc vulnérable face à l’autre comme dans Feu de bois :

« On bavardait sans dire un mot

Le bruit de mon silence en dit long

Sentiments grandissants figeant l’ego

Prison de mots, absence de compliments »

Le silence, c’est d’ailleurs un thème qu’on pouvait déjà entrevoir dans son freestyle « Carte blanche » sur France Inter, publié en novembre 2017 ; c’est compliqué de dire « je t’aime » surtout quand on ne sait pas vraiment ce que ça signifie, alors Damso se résigne au sexe sans y mettre de sentiments :

https://www.youtube.com/watch?v=6jqhxRyL6PM   

Alors ouais, les femmes, tout comme l’hypocrisie, sa réussite (cf. Baltringue), le racisme (cf. Introduction), la situation de son pays natal, la République démocratique du Congo (cf. Même issue), c’est des choses sur lesquelles Damso a déjà écrit mais, comme à son habitude, avec sa violence et sa douceur singulières, j’ai trouvé qu’il arrivait à faire passer ce qu’il ressentait de manière super efficace. Et bien que les textes soient moins hardcore que sur Batterie faible par exemple, les sons sont encore plus travaillés au niveau de l’écriture et peuvent s’appuyer sur des prods innovantes et hyper bien amenées.

Bref, Lithopédion c’est rien d’bien méchant, mais c’est toujours aussi puissant.

Un morceau pas comme les autres

En parlant d’innovation musicale et d’écriture travaillée, je ne pouvais pas vous parler de Lithopédion sans évoquer Julien, vraie révélation de l’album.

Damso y traite d’un sujet tabou, la pédophilie, comme il l’avait fait avec l’inceste dans Une âme pour deux (Ipséité). En interview, il a expliqué comment il en est venu à écrire sur ce sujet :

« Tout est venu de la prod. C’est la première fois que j’avais pas de flow, rien ne me venait. Même pas une idée, une vision. Je l’ai écoutée, réécoutée. Mon fils jouait à côté de moi et je continuais à la passer. Après huit heures non-stop, j’ai eu l’impression de sortir de mon corps et de voir des thèmes que je n’abordais jamais. Au départ, j’écrivais pas sur ça [la pédophilie]. J’ai commencé à décrire la société. Plus je décrivais la société, plus j’allais dans les profondeurs de la société : et c’est là que j’suis arrivé à la pédophilie. Quand tu nais pédophile, tu es considéré comme une erreur par la nature ou par la science pour quelque chose que tu n’as pas forcément choisi. Ils sont parmi nous mais on ne trouve pas de solutions médicales pour ceux qui le sont. »

Ce qui est fort, je trouve, dans le morceau, c’est évidemment le texte, mais au-delà de ça, la manière qu’il a de le prononcer avec tant de légèreté ; un flow qu’on n’avait jamais entendu chez lui. D’ailleurs l’instru n’y est pas pour rien, c’est complètement différent de ce qui se fait d’habitude dans le rap : il y a une douceur dans la mélodie (on dirait presque de la pop française) qui vient contrebalancer les paroles et créer un sentiment hyper bizarre. On est là à chantonner des phrases qui, si on s’y attarde, décrivent une réalité terriblement cruelle. Tout ça rythmé par un simple « palapapapalala ».     

La fin d’un cycle

Lithopédion, pour moi, c’est aussi le deuxième et dernier opus d’un diptyque formé avec Ipséité. Et c’est donc la fin d’un cycle pour Damso, qui répond notamment à la question Kietu (Ipséité) avec William (Lithopédion). Dans l’introduction de l’album, on reprend d’ailleurs directement le fil d’Une âme pour deux, avec ce rappel de la chambre d’hôpital et de l’assistance respiratoire qui composait la fin de l’instru du dernier son d’Ipséité.

Avec cet album, Damso, qui se sent comme mort dans un corps en vie (lithopédion), part encore à la recherche de sa propre identité (ipséité) dans un monde, qu’il considère comme rempli d’humains dénués d’humanité. Son flow et sa plume lui permettent d’exprimer de nouveau ses ressentis et ses observations sur la trop grande noirceur de l’âme humaine, l’écriture devenant pour lui comme un exutoire face à cet être dont il se sent si éloigné.  

En tout cas, pas de rap au moins avant un bon bout de temps pour Dems, sauf dans ses concerts à l’occasion du Lithopédion Tour (tu pourras me voir à Bercy avec plusieurs autres Babouins) et sûrement dans la mixtape QALF (Qui Aime Like Follow) de son ancien groupe OPG, qu’il ne cesse de teaser mystérieusement et qu’on attend avec impatience.

« Je vous garde encore une petite semaine afin d’effectuer quelques analyses en plus. Je vous ai prescrit en attendant la mixtape QALF de Damso et Jackpot du groupe OPG. Je vous revois dans quelques heures. Reposez-vous et à tout à l’heure. » (Une âme pour deux)

Au moins ça lui laisse plus de temps pour son fils Lior, plus de temps pour cogiter encore sur lui, sur l’humain, et donc, bien qu’il ne nous promette rien, plus de temps pour nous pondre un autre fat projet. On a hâte.  

Mon top 5 de l’album

Il n’y a pas réellement d’ordre mais voilà, on finit par mes 5/6 sons préférés de l’album, même si le mieux c’est encore de l’écouter en entier :

  1. Feu de bois
  2. Julien
  3. Baltringue
  4. William
  5. Dix leurres/ Silence

https://www.deezer.com/album/66392272?utm_source=deezer&utm_content=album-66392272&utm_term=533172195_1537138300&utm_medium=web

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