Lil Peep, ou comment traiter un artiste après sa mort ?

Cher journal,

Il y a à peine quelques heures j’étais autant en colère que la fois où j’ai loupé deux RER de suite alors même que j’étais sur le quai – first world problems, j’en conviens. Alors que j’entamais mon énième écoute de Everybody’s Everything, album de Lil Peep sorti deux ans pile après sa mort, je songeais à nommer mon article « Pitié, arrêtez de sortir des albums posthumes ». Paradoxalement, tout ce qui m’avait amené à adorer Come over when you’re sober pt.1/pt.2 (le côté brut des chansons, la capacité de Peep à rassembler des morceaux et univers radicalement différents tout en gardant un tout cohérent, l’aspect fait main voire « à la va vite » qui confère à beaucoup de ses morceaux une atmosphère immersive d’honnêteté pure…) donnent ici un ouvrage inégal et ennuyant par moments, sinon déconcertant. C’est la raison qui m’a poussée à comprendre le contexte de sortie de Everybody’s Everything ainsi que son intérêt : est-ce le simple fruit des obligations contractuelles de l’artiste avec Columbia Records ou bien un véritable hommage à Lil Peep ?

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my e-boy king

 

CONTEXTE – LIL PEEP, PETIT OISEAU PARTI TROP TÔT

Pour ceux qui ne sont pas familiers avec Lil Peep, laissez-moi poser le décor.

Pitchfork décrivait Lil Peep en 2017 comme le « future of emo ». Enfant prodige, on le considère parfois comme un soundcloud rapper, d’autres fois comme le Kurt Cobain potentiel de notre génération (Lil Peep l’idolâtrait par ailleurs et a même écrit la chanson Cobain). Sa manière nonchalante de chanter sur des instrus à la croisée des genres musicaux, on la retrouve par ailleurs chez sa sphère de rappeurs proches – la Goth Boy Clique dont il faisait partie, Bexey, et parfois ILoveMakonnen qu’il cite comme une de ses grandes inspirations et amis.

Lil Peep, ou Gustav Ahr de son vrai nom, faisait partie des artistes qui pouvaient boucler un son en 1h sans souci, les aspérités & imperfections de certaines de ses chansons leur conférant justement tout leur charme.

La musique de Lil Peep rentrait – et rentre toujours – dans de nombreuses catégories : « post-emo hip-hop », « music to cry to » comme il l’affirmait dans Crybaby ou encore « sad & emotional anime edit music » d’après mon avis strictement personnel.

Malgré une ambiance généralement macabre, des paroles crues sur la dépression, l’anxiété, l’addiction, la mort, le suicide, la rupture, les relations conflictuelles, le manque de confiance en soi et les autres, nombreux sont les auditeurs de Lil Peep qui affirment qu’il leur a beaucoup apporté – et j’en fais partie.

Life is beautiful, chanson sortie peu après sa mort (et rework de Life sortie en 2015), résume à mon sens l’ambivalence et la beauté de l’œuvre de Lil Peep. De la vulnérabilité et du nihilisme qu’il exposait à travers sa musique découlait toujours une atmosphère contradictoire et inexplicable d’espoir en un sens cathartique.

« Ma musique est là pour faire savoir aux gens qu’ils ne sont pas seuls », confiait-il à Colin Joyce en 2017. En bref, Lil Peep c’est l’artiste que j’écoute en plein mental breakdown dans ma chambre à 3h du matin lol ^^

Pour moi, c’est la passerelle entre la période Sad Boys qu’on avait pu voir exploser à partir de 2013 avec en première ligne Yung Lean, et la popularisation de la post-emo-musique (super terme que je viens d’inventer) – emo-trap/rap/rock/pop/insérer autre style de musique et le mélanger avec un autre qui a aucun rapport – qui grandit depuis quelques années.

Victime d’une overdose accidentelle le 15 novembre 2017 en pleine tournée, son décès a fait l’objet d’une forte exposition médiatique et à fortiori d’une forte augmentation de l’attention portée à sa musique par le grand public. Lil Peep s’est éteint brutalement en pleine expansion à l’âge de 21 ans et a laissé derrière lui certes un grand vide, mais aussi une tonne de projets et de démos finis, en suspens ou bien même à peine commencés.

 

COME OVER WHEN YOU’RE SOBER, PART. 2, EVERYBODY’S EVERYTHING ET COLUMBIA RECORDS

Sa mort n’a pas pour autant signifié la fin des sorties de contenu exclusif puisque Come over when you’re sober, part. 2 est sorti un an après sa mort, et maintenant la compilation Everybody’s Everything en même temps que le documentaire du même nom. Le tout ponctué de clips à base d’images d’archives ou pris par ses proches.

Contractuellement, Columbia Records possèdait après la mort de Lil Peep encore les droits d’exploitation pour 3 albums – il leur en reste donc un, qui sera a priori un album en collaboration avec ILoveMakonnen sur lequel les deux artistes avaient bien avancé auparavant. Le label a également acquis les droits sur toutes ses musiques non commercialisées.

Si ce contenu régulier sait ravir les fans de l’artiste, il n’empêche qu’il pose des questions éthiques sur la manière de traiter le contenu créé par un artiste après sa mort. Comment rendre hommage tout en respectant sa mémoire ? Peut-on même continuer à exploiter ce contenu ?

Pour y répondre, il me faut introduire dans cet article Lisa Womack, la mère et ancienne manager de Lil Peep, qui chapeaute la sortie du contenu de son fils depuis son décès et qui lui avait d’ailleurs inspiré son tatouage sur la gorge. Lisa avait déclaré à la release party de Come over when you’re sober, part. 2 :

“Study the artist, his words, and his work. Listen to him. Don’t chop it up and put features on it unless it’s somehow clear to you that that’s O.K. with him,” she said. “Honor the young talent by honoring the work.”

« Étudiez l’artiste, ses mots et son travail. Écoutez-le. Si ce n’est pas clair d’une manière ou d’une autre qu’il aurait été d’accord, ne rajoutez pas des featurings ou une post-production sur ce qu’il a produit. Rendez hommage à son artiste en rendant hommage à son travail ».

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En fait c’est Lisa des Simpsons et sa mère s’appelle Lisa lol

Cependant, si pour Come over when you’re sober, part. 2, Peep avait lui-même finalisé les chansons présentes et ses proches et collaborateurs s’étaient ensuite chargés d’assembler le tout, Everybody’s Everything sonne différemment. Il n’a pas la consistance qui caractérisait ses précédents projets et donne une impression de morceaux juxtaposés les uns à côté des autres. Et pour cause : Everybody’s Everything n’a pas pour objectif d’être un album, et encore moins un bon album et il serait insensé de le juger comme n’importe quel autre projet. C’est une compilation qui regroupe à la fois des morceaux qui n’étaient pas encore sortis, des featuring avec son groupe de collaborateurs proches, des vieux morceaux qui n’étaient pas encore présents sur les plateformes de streaming classiques et des démos qui ont été retrouvées mais que personne n’a touché avant de les sortir. La compilation est ainsi à la fois une rétrospective et un éventail de tout ce que Lil Peep aurait pu offrir par la suite.

Et c’est bien là tout le problème de cette compilation – et de manière plus générale, de tous les albums posthumes : est-ce que l’artiste aurait vraiment voulu que sa musique sorte, et si oui, de cette manière ?

Everybody’s Everything laisse justement dans la bouche un goût amer, car on ne retrouve pas Lil Peep, mais des bribes de ce qu’il a fait et de ce qu’il était.

Lisa et Columbia semblent œuvrer pour limiter la surproduction du travail de son fils et pour le sortir en l’état – donner au peuple ce qu’il veut. Il semble que cette compilation ait été assemblée une nouvelle fois avec ses proches : Lil Tracy, le producteur Fish Narc avec qui il avait beaucoup travaillé ou encore Smokeasac. Je ne remets pas en cause le fait que le projet ait été conçu dans le plus grand respect de l’artiste et de sa direction artistique avec une volonté sincère de ses proches de lui rendre hommage. On a clairement vu pire comme gestion du contenu posthume d’un artiste – cf la manière dont le contenu de XXX Tentacion est géré par sa crackhead de mère.

je déteste cette chanson!!!!!

Ce qui me gêne cependant, c’est peut-être la manifestation des intérêts personnels de ses proches dans ces sorties. COWYS2 avait déjà été critiqué car trop propre, peut-être surproduit par Smokeasac [très bonne review juste ici]. Typiquement, le nombre de personnes impliquées sur Everybody’s Everything n’a rien à voir avec les EPs sortis de son vivant (Diplo ????? Sérieusement ?????)

Mais surtout, j’ai vraiment du mal avec l’implication du label dans le traitement du contenu de Lil Peep. Le featuring Lil Peep/XXX Tentacion réalisé après sa mort m’avait déjà mise mal à l’aise l’an dernier, les artistes proches de Lil Peep affirmant d’ailleurs qu’il n’aurait pas accepté cette collaboration s’il avait été vivant. De plus, il semblerait que Columbia empêcherait les rappeurs qui avaient finalisé des collaborations avec Lil Peep de son vivant de les sortir de leur côté, comme Fat Nick par exemple. Il faut croire que le devoir de mémoire s’arrête là où les intérêts commerciaux commencent.

Ultimement, la manière de gérer la sortie de contenu posthume reste un débat sans fin : ne rien sortir, c’est laisser mourir avec l’artiste sa musique et sa communauté ; sortir du contenu suppose de prendre des décisions à la place du seul qui était légitime. Le caractère extrêmement personnel de certaines chansons sur les albums posthumes de Lil Peep laisse à penser qu’elles avaient simplement vocation à rester privées. Certes, Text Me est une balade incroyable qui n’aurait jamais vu le jour sans Everybody’s Everything, mais je ne suis pas sûre que c’est ce qu’il aurait voulu, ni si cette compilation correspond au souvenir que j’ai de lui. Espérons que personne ne le fasse apparaître sous forme d’hologramme dans un de ses concerts.

Everybody’s Everything ainsi que toute la discographie de Lil Peep est disponible sur toutes les plateformes de streaming audio. Le film du même nom est actuellement diffusé en salle aux États-Unis et sa date de sortie sur les plateformes de streaming vidéo n’a pas encore été communiquée.

5 CONCERTS À NE PAS MANQUER À PARIS EN MARS 2019

Fraîchement revenu de vacances, le retour à la réalité est douloureux : temps claqué, estime de toi proche de zéro, épanouissement personnel à deux doigts de passer en négatif. Tu essaies de te convaincre que la perspective du retour de ta petite routine bien rodée et de ton état de presque-mort cérébrale t’emplit de bonheur, mais au fond on sait tous que tu ne penses qu’à une chose : te barrer le plus loin possible de ce bourbier. Ça tombe bien, parce que Paris accueille ce mois-ci un nombre indécent de concerts. De quoi t’offrir la petite bouffée d’air qui te permettra de survivre une journée de plus à cet enfer.

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END MY FUCKING SUFFERING

Pour te simplifier la tâche, le Y-Grec t’a sélectionné les 5 gigues à ne pas manquer en mars.

L’INCONTOURNABLE

DRAKE – THE ASSASSINATION VACATION TOUR // ACCORHOTELS ARENA – 13/15/16 MARS

2 ans après ses deux concerts d’anthologie à Bercy (non j’y étais pas j’avais un concours blanc à réviser J), Drake revient à l’Accor Hotels Arena en ce beau mois de mars. On sort son carnet et un stylo parce que ça sera le mercredi 13, vendredi 15 et samedi 16 mars 2019 seulement alors pour les derniers retardataires il est temps de prendre sa place. Il faudra compter aux alentours de 100 euros pour une place mais qui les valent largement selon moi (de toute façon tu les investiras pas mieux).

Le concert aura lieu à l’occasion de la tournée européenne de son dernier album  Scorpion. D’un point de vue personnel l’album est clairement en dessous de More Life qui m’avait fait vibrer du début à la fin mais on ne peut pas nier que le concert sera mythique vu les tubes qu’on retrouve dans Scorpion : In my Feelings (kiki challenge en live à prévoir ?), God’s Plan, Nice for What…

Plusieurs interrogations cependant autour de cette tournée :

• Comment va-t-il interpréter proprement Dont’ Matter to me, la collaboration inattendue avec le défunt Michael Jackson sans sa présence mythique sur scène ?

• Il y a deux ans, le public français avait pu se délecter de la présence de Rihanna ou encore de Nicki Minaj sur scène. Qu’en sera-t-il cette année ? Peut-on espérer voir Jay-/!\ débarquer sans prévenir ou encore les Migos avec qui Drake a beaucoup travaillé en 2018 ?

Ce sera donc LE concert du mois selon moi donc si t’as toujours pas pris ta place, kdo : Billetterie

CELUI DONT ON NE POURRA BIENTÔT PLUS PRONONCER LE NOM

CHILDISH GAMBINO // ACCORHOTELS ARENA – MERCREDI 27 MARS

Pas de panique, Donald Glover n’est pas atteint d’un cancer en phase terminale. Ce dernier a simplement déclaré considérer Childish Gambino comme un projet qui, comme tout projet, a un début ainsi qu’une fin. Avec 3 albums à son actif, il ne cache pas qu’il a prévu de sortir un quatrième et final album avant de ranger son alter ego au placard potentiellement à tout jamais. On peut donc faire le pari que ce sera un de ses derniers concerts en France. Stratégiquement donc, on ne pourrait que te conseiller de prendre ta place au plus vite.

Fort d’une période rap hyper aboutie avec notamment le merveilleux Because The Internetqui est construit comme une pièce de théâtre et qui fait partie de mes albums préférés de tous les temps, puis d’un virage vers quelque chose de plus jazz-funk avec son dernier album Awaken, My Love !, l’artiste semble réussir tout ce qu’il touche et compte même explorer un esprit plus punk dans son prochain projet. Bref, on a hâte de le voir enflammer Bercy.

« C’est en plein dans ma semaine de partiels », me diras-tu sûrement d’un air faussement désolé et factuellement tu n’as pas tort; mais je répondrais que parfois, il faut savoir faire des choix dans la vie. En tout cas moi j’ai déjà fait le mien. En plus, chose assez extraordinaire au vu du sold-out express de sa dernière date en France, il reste encore des places alors foooonce

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LES BONS COPAINS

THE INTERNET – HIVE MIND TOUR // BATACLAN – MARDI 19 MARS

Jusqu’à leur dernier album Hive Mind, les albums de The Internet sortaient sur le label Odd Future. Et comme tous les artistes qui gravitent autour de Tyler The Creator, The Internet c’est un groupe d’américain.e.s avec qui tu ne peux qu’avoir envie d’être potes. Ah, et ils font de la musique aussi.

Avec 4 albums à leur actif dont Ego Death, nommé aux Grammys dans la catégorie meilleur album urbain contemporain en 2015, The Internet mélange savamment le R&B, le jazz, le hip-hop, la funk et quelques influences de musique électronique et en profite pour embarquer son public dans leur philosophie de vie : celle de ne pas se prendre la tête. Malheureusement, le concert affiche déjà complet mais tu pourras trouver une place sur l’event Facebook si tu es vif.

On y va pour leurs rythmes chill, pour la voix envoutante de Syd, pour le plaisir de voir des instruments live ce qui n’est plus si évident dans un concert rap/RnB/n’importe quelle musique urbaine, et surtout pour pouvoir enfin passer un concert sans que Jonathan et Dimitri, lycéens qui ont séché leurs cours de la journée pour être placés tout devant, « là où ça pogote grave » selon leurs termes, n’en aient rien à foutre de ton espace vital et te bousculent avec leurs corps frêle et dégoulinant de sueur.

LE TONTON

ANDERSON .PAAK (& THE FREE NATIONALS) – ANDY’S BEACH CLUB WORLD TOUR // LE ZÉNITH – MARDI 12 MARS

Âgé de 33 ans, il semble plutôt malvenu de définir Brandon Paak Anderson comme un tonton. Et pourtant, celui-ci compte à son actif des collaborations avec notamment Dr. Dre et The Game sur leurs albums respectifs en tant que producteur, ainsi qu’avec une flopée d’artistes du même acabit. Ses albums persos Malibu et Oxnard ont été acclamés par la critique et transmettent un max degood vibes, bro. Pour cause, sa voix éraillée s’accorde merveilleusement bien avec ses instrus parfois rétro mais toujours catchy.

Coup de chance, il fait un arrêt par le Zénith de Paris sur la tournée de son groupe, The Free Nationals et comme pour The Internet, on parie sur le fait que tu auras suffisamment de place pour danser sans toucher tous les corps alentours. Et il reste des places !

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LE PRODIGE

 GEORGIO – XX5 // LE ZÉNITH – VENDREDI 15 MARS

L’homme de l’ombre commence à briller de son succès, et il est de retour sur scène après un an d’absence après la tournée de Héra sacré disque d’or. Il nous avait lâché son très bon album XX5 en novembre dernier qui lui a valu une nomination aux victoires de la musique dans la catégorie « album rap ». Georgio s’est créé son propre univers et ne cesse de nous surprendre en se réinventant au fil de ses albums (à mon plus grand regret parfois, nostalgie).

Bref vous le retrouverez le même soir que Drake le 15 mars 2019 au Zénith de Paris pour une ambiance plus intimiste. Va falloir faire un choix.

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BONUS : LE ROOKIE

SLOWTHAI // TRABENDO – DIMANCHE 24 MARS

slowthai (tout en minuscule), c’est d’après YARD « England’s next big thing ». C’est un des petits nouveaux de la scène rap britannique et son EP RUNT, sorti l’an dernier, a éveillé notre attention de par ses instrus inquiétantes et son flow tranchant aux influences grime. Il sublime le tout dans ses clips et nous offrent des regards emplis de folie qui nous font vachement penser à Denzel Curry quand il fixe la caméra un peu trop près de cette dernière.

Sa dernière collaboration avec Mura Masa, étonnante sur le papier, nous tient en haleine pour la suite.

Il nous fera l’honneur de se produire dans une des pires salles de Paris, celle où tu as une chance sur trois de ne rien voir de ce qu’il se passe sur la scène à moins de passer le concert sur la pointe des pieds, j’ai nommé le Trabendo. Bien sûr, ce problème n’existe pas quand on est au premier rang hihihi

Billetterie

Ça y est, un sourire sincère s’affiche enfin sur ton visage. Ne nous remercie pas, ça nous fait plaisir.

Ils passent également à Paris en mars mais on vous laisse regarder ça de plus près de votre côté : Kamasi Washington, Nicki Minaj, Mick Jenkins, MadeinTYO, IAMDDB, Sopico.

Répression politique et avant-garde : focus sur le hip-hop russe

Jusqu’à il y a peu, mon unique point de contact avec la scène hip-hop russe était cette vidéo d’une heure dont vous avez peut être entendu parler, où deux rappeurs russes s’affrontent dans un battle et dont la progression express en termes de vues avait même attiré l’attention des médias occidentaux. Celle-ci plafonne aujourd’hui à presque 40 millions de vues.

franchement regardez pas c’est pas ultra intéressant

 

Plus récemment, c’est en me baladant de suggestion en suggestion sur l’outil Youtube que j’ai pu pénétrer à nouveau dans cette sphère de culture alors inconnue. Au milieu de ces vidéos aux visuels extravagants qui tapent en moyenne 50 millions de vues, j’avais l’impression d’avoir découvert le second versant de la montagne sur laquelle je me trouvais depuis le début.

Le rap russe étant devenu ma nouvelle passion éphémère (durée moyenne de vie de mes passions éphémères : 12 jours), je profite du temps qu’il me reste pour t’inviter à sortir de ton occidentalisme et regarder de l’autre côté de la Volga [« gneugneugneu la Volga c’est en plein milieu de la Russie gneugneu », ne m’interromps pas stp]

 

LE POINT HISTOIRE : INFLUENCES CROISÉES ET VOIE RUSSE

 

En 1984 sort le premier projet hip-hop russe qu’on recense : Рэп (Rap) de Час Пик (Peak-Hours). Ce dernier ne sera cependant qu’anecdotique puisque c’est à partir des années 1990 que le paysage hip-hop se forme. À l’époque cependant, celui-ci converge vers ce qui se fait en Occident et s’inscrit dans un mouvement plus large de rapprochement culturel avec l’Ouest. Si ça vous intéresse, je vous conseille de regarder ce classement des « Top 6 Russian rap songs of all time » : flow à la Benny B, clips hyper dramatiques et le classique combo baggy-snapback-veste ou jersey ultra large, toutes ces vidéos me butent littéralement de rire.

Aujourd’hui, tout ce petit monde a bien évolué puisqu’il semble extrêmement difficile de parler d’un seul et unique rap russe.

D’une part, on observe un gros volet « conscient » auquel appartiennent entre autres Oxxxymiron ou encore Husky plus récemment qui aborde les frustrations de la jeunesse russe face au système politique et leurs maigres perspectives économiques. Bon, c’est pas trop ma tasse de thé et je trouve que certains ont des instrus ultra datées mais comme c’est ceux qui ont la plus grosse audience, impossible de ne pas les mentionner.

 

D’autre part, le pays a conservé une scène mainstream en adéquation avec les grosses trends US, dont fait partie Timati, le seul russe qui à ma connaissance a percé à l’international. Cf le son ci-dessous qui me fait complètement penser à Unforgettable de French Montana ft. Swae Lee.

 

Enfin, et c’est ce sur quoi on va se concentrer pour la suite de l’article, la Russie semble avoir trouvé sa propre voie pour tout ce qui est de la scène « underground ». Une multitude de rappeurs qu’on pourrait comparer aux rappeurs « soundcloud » a émergé dernièrement en Russie : GONE.Fludd, T-Fest, Face, PHARAOH, Lil Morty ou bien Morgenshtern qui ressemble quand même énormément à Lil Pump physiquement (oui oui, c’est lui sur la photo de l’article). Si beaucoup adoptent des univers visuels uniques, des coupes qui montrent que l’appropriation culturelle n’est pas un débat qui secoue le pays et des face tattoos de qualité, leurs points communs principaux sont l’audience ultra-large et jeune qu’ils touchent et leurs rapports plus ou moins tendus avec le gouvernement russe.

ça c’est juste une légende pour que le texte soit bien aligné ensuite

 

MERCI INTERNET – OU PAS

NB : c’est la partie de l’article qui va te permettre de briller en société et de faire croire à tes parents que tu suis assidument l’actualité internationale

 

Si la diffusion des talents russes à l’international reste encore limitée, Internet a joué un rôle clé dans l’émergence de ceux-ci. On retrouve une influence évidente des pionniers de scènes similaires d’autres pays dans leurs sons (tels Lil Peep et les Suicide Boy$). Surtout, c’est ce qui leur a permis de toucher un public si large : PHARAOH fait d’ailleurs partie du groupe Yung Russia, qui comme OFGWKTA à l’époque partageait jusqu’à peu ses aventures sur son Tumblr.

South Side Suicide en moins bien

 

Le gros problème, c’est qu’Internet est justement ce qui fait que cette scène bouge énormément en ce moment et grandit de manière exponentielle, ce qui inquiète le gouvernement russe. Ainsi, le pays est actuellement agité par un débat sur le contrôle de la scène hip-hop, qui selon le président devrait être orienté et guidé par le gouvernement en tant que partie intégrante de la culture russe. Comme pour la pop, le gouvernement pourrait mettre en place une subvention pour les musiciens qui respectent certaines règles en termes de vocabulaire employé et de thématiques abordées.

En parallèle, le climat est extrêmement tendu entre les autorités et les artistes, puisque ceux-ci voient leurs concerts être annulés au dernier moment sans explication valable de la part de la police. L’évènement le plus marquant a eu lieu fin 2018, Husky ayant été arrêté pour avoir chanté sur une voiture devant la salle qui était censée accueillir son concert. S’en s’est ensuivi l’organisation du concert caritatif « I’m Going to Sing My Music » à Moscou notamment par Oxxxymiron et la libération prématurée de Husky. En gros, c’est un peu la merde et certains groupes sont contraints de jouer dans des endroits tenus secrets car leurs concerts officiels tombent systématiquement à l’eau, comme IC3PEAK.

 

CYNISME ET AVANT-GARDISME 

 

Impossible pour moi de ne pas parler d’IC3PEAK dans cet article, qui est mon énorme coup de cœur du moment. Savant mélange entre Grimes et Ghostemane, le duo russe est actuellement dans la giga sauce depuis qu’ils ont publié un clip dans lequel ils s’aspergent de kérosène devant le parlement russe.

oui la miniature fait peur mais c’est hyper cool vrmt cliquez

 

Pour moi, ils représentent ce que la scène russe a de mieux à nous offrir : leur approche englobe à la fois musique et visuel, ce qui leur permet d’avoir des clips vraiment aboutis et un univers ultra-cohérent (i.e : glauque as fuck). Surtout, ils semblent arborer un cynisme exacerbé couplé à une certaine légèreté face à leurs réalités que j’ai retrouvé chez beaucoup de jeunes artistes russes.

Finalement, le plus fascinant dans cette scène, c’est la difficulté à cerner la réelle intention des rappeurs derrière leurs sons. Beaucoup semblent afficher un détachement et une ironie tels qu’il est difficile de croire au message nihiliste, voire fataliste que véhicule cette scène. En témoigne Гоша Рубчинский (Gosha Rubchinskiy) de Face puisque presque 3 ans après sa sortie, aucun ne sait s’il s’agit d’un son complètement sérieux ou bien d’un énorme troll.

 

Bon, comme je parle pas un mot de russe, j’ai peut-être dit un max de bêtises. Quoi qu’il en soit, se perdre sur Youtube, ça a du bon parfois. Merci la Russie.

 

Le Y-Grec a eu l’amabilité de te concocter une playlist pour faire le plein de gros bangers dans ce langage qui t’est sûrement inconnu :

 

BTW : IC3PEAK passera à Paris le 17 avril prochain.

 

 

La séparation homme/femme dans le streetwear a-t-elle encore un sens aujourd’hui ?

Il y a quelques jours, alors que j’arpentais les rues de la capitale avec Simo à la recherche de streetshops plus qualitatifs les uns que les autres, nous pénétrâmes dans l’un d’eux répondant au nom de Royalcheese, situé rue Tiquetonne. En discutant avec les vendeurs, quelle ne fût pas ma surprise lorsque j’appris que l’enseigne avait récemment décidé d’arrêter de proposer des collections destinées à un public féminin. Ébranlée par cette nouvelle qui me rappelait si brutalement ma condition de membre d’une catégorie opprimée en permanence par une société fondamentalement patriarcale femme, les questions commencèrent alors à fuser dans mon esprit : la veste là-bas m’a l’air plutôt sympa, est-ce que je peux quand même faire un tour de la boutique ? wow déjà 14 heures, il faudrait penser à manger là non ? Et surtout, alors que depuis quelques temps on voit fleurir dans le milieu du streetwear des campagnes inclusives promouvant lA dIveRsiTÉ (validité, morphologie, couleur de peau…), que beaucoup affichent des looks et des modèles à l’allure androgyne et que les lignes qui séparent les genres deviennent floues, à tel point que même H&M s’est emparée du phénomène l’an dernier en proposant une collection unisexe, pourquoi une telle fragmentation de ce pan du prêt-à-porter subsiste-elle aujourd’hui ?

En tant qu’AFAB (NDLR : assignée femme à la naissance), j’ai eu quelques mauvaises expériences avec le streetwear qui, j’en suis sûre, sont familières à plus d’une : ASOS qui veut me vendre le même produit plus cher parce que « cHeZ leS fEmMeS lA cOUpE eSt DiFféReNTe »  ou bien tout simplement le rayon Femmes chez Foot Locker qui me propose une large collection de Fila Disruptor 2, Puma Creepers et AF 1 aux couleurs pastel. Wow ! Le choix est difficile ! Et si je me lâchais cette fois et que je prenais la Stan Smith avec des fleurs brodées dessus ? Face aux options limitées qui s’offrent à moi, et comme beaucoup, je change de rayon rapidement, prenant mon courage à deux mains et me risquant même à quelques « LE RAYON FEMME C’EST PAR LÀ MADEMOISELLE HEIN » de la part des vendeurs.

 

NDLR : retiens ton commentaire encore quelques minutes Gonzague, je le sais que Nike a sorti la MK2 Tekno il y a quelques mois uniquement en taille femme et t’a brisé le cœur au passage, bienvenue dans le quotidien d’une personne qui fait du 37 et qui ne trouvera littéralement jamais chaussure à son pied pour des créations exclusives qui, parce qu’elle sortent dans des collections homme, commencent pour la plupart au 38.5 EU (cf : tout Nike x Off-White, Converse X Golf Le Fleur…)

 

Certes, le streetwear a pour racines des cultures et milieux clairement masculins (surf, skate et tutti quanti), et aujourd’hui encore les créateurs et la clientèle streetwear sont majoritairement des hommes. Si ce n’est que plus récemment que les femmes sont devenues une potentielle clientèle de masse pour les marques du milieu, tout un réseau féminin parallèle autour du streetwear, disons, « de pointe », s’est développé. Par exemple, on a vu apparaître il y a quelques années hypebae.com, version de hypebeast.com orientée vers une audience féminine, ou encore le groupe Facebook The Baesment, dérivé du groupe The Basement, groupe d’achat, de vente et de discussion à propos du streetwear.

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SI T’AVAIS SKATÉ TOI-MÊME SALE MÉGÈRE ON EN SERAIT PAS LÀ

De même, on ne compte plus les femmes qui ont dédié l’ensemble de leur instagram à cet art (mes préférées : @miho_umeboshi qui ne porte que du Supreme et @wuzg00d qui met de la couleur dans mon fil à chaque post – bonus : @coco_pinkprincess qui a 7 ans mais c’est mon article, je fais ce que je veux).

Le problème ne réside donc pas tant en l’accessibilité du streetwear pour les femmes, mais plutôt en la réponse des marques face à la prise d’importance de cette clientèle. Car si la majorité ont créé ou développé des collections « femme » dernièrement, celles-ci consistent généralement en la sélection de quelques modèles pAs TroP MaScuLiNs proposés en couleurs pâles. Une segmentation qui a certes le mérite d’ouvrir le streetwear à plus de femmes, mais ferme justement des possibilités pour les deux sexes.

Quant aux marques de streetwear créées exclusivement pour les femmes telles que AMBUSH ou Married To The MOB, la clientèle qu’elles visent reste encore trop restreinte à l’heure actuelle pour qu’elles aient la même influence que les marques visant les hommes.

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moi qui regarde patiemment l’industrie continuer à ignorer mes attentes, mes envies et mon besoin de représentation dans leurs campagnes

Alors que tirer de tous ces constats qui font que mon article est en passe de devenir le « J’accuse » du 21e siècle ?

Si d’apparence, la délimitation entre collection homme et collection femme semble dépassée, c’est en réalité plus compliqué. D’une part, l’audience actuelle du streetwear n’est pas encore assez mixte et équilibrée pour supprimer cette barrière qui, justement, accroît son accessibilité. D’autre part, les marques qui ont su aller au-delà du simple ajout de coloris et nous proposer des vraies collections femme avec une toute nouvelle approche ont clairement été récompensées de leurs efforts, comme en témoigne le succès de la collaboration de Puma avec Fenty ou les très beaux lookbooks de Stüssy.

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image pour détendre l’atmosphère

 

Peut-on espérer un jour un streetwear réellement inclusif ? Peut-être bien, puisque les marques commencent à faire appel à des femmes pour la direction artistique de leurs collections comme Emily Oberg chez Kith Women, qui résumait d’ailleurs bien la situation en 2016 : « We don’t simply want the guy’s stuff covered in florals, we want better ». De plus, Supreme affichait ENFIN un modèle féminin lors de sa dernière collaboration avec Nike en septembre.

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image pour retendre l’atmosphère

 

Pour ma part, en attendant que la barrière du genre se lève, je continuerai à faire semblant de ne pas entendre le vendeur qui me signale que jE sUiS dANs lE MaUVaiS rAYoN.