Ces featurings alléchants qui font rayonner le rap français

Maes, Booba, Niska, Ninho, Koba LaD,… Depuis quelques années, l’émergence de nouvelles têtes d’affiches du rap français, mises en avant par certains artistes déjà installés, donne lieu à d’intéressantes connexions entre les rappeurs. PNL et DTF, Niska et Koba, Booba et Damso: ces featurings sont souvent le fruit d’une proximité au sein d’un label ou alors d’une amitié pour deux artistes amenés à se fréquenter souvent. On a eu récemment l’exemple du feat tonitruant entre Niska et Koba LaD, deux rappeurs d’Evry, RR 9.1, qui comptabilise aujourd’hui plus de 60 millions de vues sur Youtube, ou encore de Maman ne le sait pas, entre Ninho et Niska.

Seulement voilà, ces connexions ne sont pas surprenantes, ces artistes se côtoyant énormément et se mentionnant souvent sur les réseaux sociaux. Il est donc intéressant d’évoquer les récentes connexions qui ont eu lieu dans le rap français (même rap francophone car, oui, les belges sont forts…), surprenante et/ou inattendue. Nous allons en garder quelques uns au cours des derniers mois:

  • Vald & SCH – Dernier retrait (prod Seezy) : avant le dévoilement par Vald de la tracklist, rien ne laissait présager une telle collaboration entre ces deux rappeurs. Et quel travail réalisé par ces deux artistes, qui se sont vus trois jours d’affilée en studio. Ce feat est particulièrement bien réalisé avec un choix que l’on ne voit presque jamais : celui d’introduire le featuring à venir sur le morceau précédent, Halloween, où SCH réalise le pont entre le refrain et le deuxième couplet de Vald, sans être mentionné dans les crédits. Une apparition rapide mais magnifiquement bien utilisée, où il a juste le temps de surprendre l’auditeur, et où il se fond au thème de l’album en déclarant, avec une voix démoniaque : « Ce monde est cruel donc je m’attends au pire ». Suit alors le morceau Dernier retrait où Vald et SCH illustrent de deux manières différentes l’idée du braquage: Vald braque l’industrie musicale et décrit cet univers où les rappeurs gagnent des sommes invraisemblables, que Vald compare en quelque sorte à du vol. Cette idée est accentuée par le deuxième couplet de SCH, qui décrit littéralement un braquage de banque. Une réussite exceptionnelle par la créativité et la réflexion poussée au préalable sur le concept du morceau où les deux mettent en scène une course poursuite où ils s’échappent les poches remplies ; le choix de SCH est parfait pour ce type d’ambiance très maléfique, mafioso et Seezy compose une prod impressionnante encore une fois. Un des feat de l’année incontestablement.
  • Nekfeu & Damso – Tricheur (prod Hugz Hefner) : ce feat avait été dévoilé dans le trailer du film qui accompagnait la sortie de l’album de Nekfeu et avait fait beaucoup parler au sein des deux fanbases. Et ce featuring est une réussite totale, pour deux artistes qui se sont réunis en studio à Bruxelles (la séquence disponible dans le film montre comment la connexion s’est faite et en dit beaucoup du processus d’écriture des deux artistes). Un titre dans lequel les rappeurs critiquent le monde de l’industrie musicale, du rap en général et où Nekfeu utilise une voix très mélancolique pour décrire ses soucis de jeunesse. Ces deux rappeurs, connus pour intellectualiser et développer leurs concepts lyricaux, ont réussi à trouver un juste milieu entre morceau profond et très accessible musicalement, avec une mélodie sur le refrain parfaitement bien exécutée.
  • Kekra & Niska – Vréalité (prod Kore) : cette connexion est clairement une surprise, puisque c’est le premier featuring réalisé par Kekra dans sa carrière. Et le choix de Niska pour ce titre était parfait : avec une prod simple mais dure, elle met en avant les artistes qui rappent la rue. Niska utilise sa voix magique sur ce genre de prod, remplie de haine et de violence; Kekra utilise une voix plus planante avec un refrain très cru, le tout pour un titre très terre à terre qui fut le single phare de l’album de Kekra. Une belle collaboration. En espérant que lors de ses prochains featurings, Kekra continue à viser aussi juste sur l’invité.
  • Hamza & Christine and the Queens & Oxmo Puccino – Minuit 13 (prod James Warren, Hamza & Ponko) : ce featuring était clairement l’un des plus risqués et surprenant de cette année, entre trois artistes qui évoluent dans des mondes totalement à part. Il prend sens car très bien utilisé en tant qu’outro de l’album Paradise de Hamza. La belle performance de Christine and the Queens, qui introduit le morceau avant l’arrivée du drop et d’Hamza sur la prod, se fait par la fraîcheur qu’elle apporte à ce morceau d’une tristesse et d’une mélancolie extrême. Cette apport se ressent notamment sur les backs vocaux qu’elle réalise sur le couplet d’Hamza, rajoutant de la tristesse à ses paroles. Et que dire de la performance incroyable d’Hamza : ce morceau est sans doute un de ceux (avec 1994) où il transmet le plus d’émotions sur l’ensemble de sa carrière. Cependant, petit bémol sur ce titre, c’est le choix d’Oxmo Puccino, qui fait guise de narrateur qui vient clôturer cet album par cette outro sur le thème du bien et du mal. Personnellement, je trouve qu’il fait redescendre l’auditeur alors qu’Hamza l’avait emmené tellement loin sur ce morceau. C’est dommage mais comme ce n’est qu’une outro, cela ne gâche pas tout le morceau.
  • Hamza & 13 Block – Clic Clac (prod Ikaz Boi) : quelle mauvaise surprise lors du dévoiement de la tracklist de l’album Paradise en constatant l’absence de 13 Block, alors qu’une photo des 5 artistes avait été diffusée sur Instagram auparavant. Le morceau fut présenté pour la réédition de son album. Tout d’abord quelle prod d’Ikaz Boi, qui pose une ambiance incroyable et matche parfaitement avec la voix d’Hamza. Pour ce morceau 100% egotrip, chaque artiste sevranais est à créditer d’une très belle performance (des changements de flows de Zed et Zefor notamment) au milieux desquels Hamza délivre un refrain sensationnel et se permet une belle référence à Vide : « La gova est jdid, dégaine est jdid ». Un des gros bangers de l’année.

En fouinant sur les réseaux sociaux, on peut maintenant envisager quelques featurings qui pourraient arriver et qui pourraient être une réussite totale. Une fois de plus retenons-en quelques uns :

  • Booba & Green Montana : pour ceux qui ne le connaissent pas, Green Montana est un jeune artiste belge de 26 ans, qui a récemment signé au 92i, qui s’est fait connaître par des deux projets qu’il a sortis en 2018, Orange Métallique et Bleu Métallique. Alors que la connexion avait déjà été mentionnée sur Instagram, Booba a confirmé en interview qu’il serait en featuring sur l’album à venir de Green Montana. La connexion pourrait être très intéressante, en imaginant l’univers très cloud, planant de Green Montana s’associer à la voix rauque et grave du Duc. Coup de coeur sur un morceau de Green que je trouve absolument incroyable : Amsterdam. Hâte de voir le résultat.
  • Dinos & Isha : alors que la sortie de Taciturne, le deuxième album de Dinos, a été annoncée pour le 29 Novembre, une photo a été postée sur Instagram avec les deux artistes réunis. Un feat de prévu ? Peu probable que ce soit sur l’album de Dinos, plutôt à envisager sur le prochain projet d’Isha qui, pour rappel, a déjà participé en 2018 à un magnifique featuring avec Georgio sur le morceau Dans mon élément issu de l’album XX5. Si on le connaît pour sa facilité à transmettre des émotions et donner la chair de poule avec des morceaux bouleversants (Helsinki, Placebo, XNXX), Dinos est avant tout un excellent kickeur : il l’a récemment prouvé avec tellement de facilité sur le morceau Trois p’tites chattes avec Dosseh. Alors à quelle facette de Dinos aura-t-on droit ? On peut imaginer un morceau à la fois rapide, violent et très profond lyricalement. Réponse très vite je l’espère.
  • Alkpote & Roméo Elvis – Jamais : ce feat a été annoncé et sortira vendredi 8 novembre, issu de l’album Monument d’Alkpote. Et si Alkpote a fait nombreuses excellentes collaborations dans le rap français (Freezer Corleone, Vald, Kaaris…), celle ci est clairement une surprise, à laquelle je ne m’attendais absolument pas, avec deux artistes qui évoluent dans des univers musicaux tellement différénts. Autant je suis très excité par le flat avec Kalash Criminel sur ce même album, autant je n’ai aucune idée de ce que celui là va donner. Une chose est sûre, ce morceau a retenu mon attention à l’annonce de la tracklist. Réponse le 8 novembre.

Et maintenant, laissons nous le droit de rêver: quelques featurings qui nous donnent l’eau à la bouche et dont l’évocation simple des deux noms côte à côte nous laissent sans voix.

  • Booba & Vald : durant quelques heures qui ont précédé la révélation de la tracklist de Ce monde est cruel et plus particulièrement du featuring secret mentionné par Vald, il y a eu mouvement de foule sur les réseaux après que Booba ait mentionné Vald dans sa story Instagram, avant de découvrir que l’invité secret était SCH. L’image faisait et fait toujours rêver. Vald et Booba : va-t-on y avoir droit ? La probabilité est faible quand on sait que Booba n’invite généralement que très peu de nouveaux featurings sur ses albums. Mais ne perdons pas espoir, on sait que Booba est une source d’inspiration et une influence très forte pour Vald, donc tout peut arriver…
  • Hamza & Drake : petite parenthèse internationale entre cette fois-ci l’un des artistes les plus écoutés au monde, Drake et le plus américain de tous les rappeurs francophones, Hamza. Quelle belle réponse ce serait à Sofiane qui déclarait : « J’écoute Drake t’écoutes Hamza » (Empire). On sait que Drake est très impressionné par Hamza qui, en plus de passer à la radio de Drake, a fait la première partie de son concert à Bercy en 2018. Une connexion entre ces deux artistes placerait à coup sûr Hamza au devant de la scène (pour peut-être enfin recevoir la reconnaissance qu’il mérite, oui je suis fan d’Hamza) et qui ambiancerait toutes les boîtes et toutes les plages pour les 3 étés à venir…
  • Kaaris & Jok’air : celui-là paraît risqué. Mais s’il est bien exécuté, il peut être splendide. Jok’air, connu pour sa capacité à suspendre le temps et transmettre beaucoup d’émotions avec ses mélodies et sa voix exceptionnelle, pourrait parfaitement se fondre le style cru et violent de Kaaris, qui sait mettre énormément de mélancolie et de fatalité dans ses titres (comme récemment sur Exo Planète) dans un morceau (évidemment) d’amour, coincé entre violence et romantisme. De quoi faire pleurer tous ceux qui se sont fais largués durant les 6 prochains mois.

Les étoiles vagabondes, le chemin de croix de Nekfeu

2 ans et demi. C’est ce qu’il aura fallu à Nekfeu pour enfin sortir du silence et nous délivrer son troisième album solo, après les cartons réalisés par Feu et Cyborg. Ce troisième projet est sans aucun doute le plus réfléchi, le plus mis en scène. C’est ainsi qu’il est sorti accompagné d’un film-documentaire qui retrace l’élaboration de cet opus. Avec quelques mois de recul sur cet album, il semble maintenant évident qu’il s’écoute différent après avoir vu le film. Il permet de comprendre, au-delà de la musique, ce qu’est devenu Nekfeu pendant tout ce temps, ce qu’il a vécu et ce qui l’a poussé à délivrer ce troisième album. C’est pourquoi, même si l’on n’est pas fan de la musique de Nekfeu, il est intéressant d’analyser la démarche musicale d’un artiste qui réfléchit ses projets durant de longs mois pour donner du sens et de la cohérence au message et aux émotions qu’il veut transmettre, ce qui malheureusement se fait trop peu dans le rap actuel.

Tout d’abord, abordons le thème premier de l’album: les étoiles vagabondes. Cette métaphore astrale, illustrée par cette phrase que l’on retrouve à la fin de l’introduction de l’album et que l’on peut compléter avec une autre phrase que l’on retrouve dans le film, est celle qui donne le fil conducteur de tout le projet.

« Tous les objets composant l’univers, les galaxies, les amas d’poussières, les astres, s’éloignent les uns des autres inexorablement… comme nous. Et quand deux étoiles sont trop proches, et que l’une d’entre elle explose, il arrive qu’elle condamne l’autre étoile à errer sans trajectoire dans l’univers. On les appelle les étoiles vagabondes. »

Les étoiles vagabondes

Avant son retour annoncé mi mai et hormis les quelques featurings donnés sur ces deux dernières années qui l’ont maintenu dans l’actualité du rap français, nous n’avions plus entendu parler de Nekfeu depuis son concert à Bercy le 1er décembre 2016, au moment où il a annoncé la sortie de son album surprise Cyborg. Depuis, aucun clip, aucune interview, pas de tournée. Nekfeu s’est fait très discret. Et cet album nous permet de comprendre ce qu’il a traversé: tel une étoile, il a vagabondé sans trajectoire dans l’univers. Nekfeu a traversé un véritable chemin de croix pendant ces deux années, au cours desquelles il a fui le succès, il s’est isolé, a dû faire face à une rupture amoureuse qui ne lui a laissé aucun répit. Et paradoxalement, c’est sa raison de vivre qui l’a plongé dans le doute et l’a poussé au bord de la dépression: la musique. La célébrité, la pression du succès, l’attente du public, la peur de la page blanche, le besoin de s’éloigner de Paris pour renouer avec la liberté de l’anonymat: tout cela n’est que conséquence de son succès dans le rap qui l’a amené au sommet. Il est traversé par le doute, ne sait pas si le rap est encore bon pour lui aujourd’hui et s’étonne même de revenir sur le devant de la scène avec cet album.

« J’ai détesté le succès mais faut croire que ça m’a pas suffi. (…)

Est-ce que le rap m’a sauvé ? »

Les étoiles vagabondes

Cet album est donc le récit du parcours qu’il a vécu. On parvient ainsi à le découper en différentes parties : une première (pistes 1 à 13) particulièrement sombre, dans laquelle il mélange haine sur le monde qui l’entoure et dénonce les problèmes sociétaux qui l’insupportent (Les étoiles vagabondes, Le bruit qui court), mélancolie (Natsukashii), déprime voire dépression (Takotsubo, De mon mieux), et désespoir amoureux (Elle pleut, Dans l’univers). La deuxième partie (pistes 14 à 27) est celle où il entame son chemin vers la guérison (le Premier pas vers le rétablissement), où on le sent encore fragile mais où il cherche à reprendre le dessus. Enfin, les pistes 28 à 34 marquent clairement une période où tout va bien (Όλα Καλά), avec une musicalité beaucoup plus nuageuse et mélodieuse (Pixels, De mes cendres, Nouvel homme). Cette évolution est encore une fois suivie par le film, où les premières et dernières phrases illustrent ce changement moral de l’artiste:

« Aujourd’hui, j’ai joué devant 80000 personnes, et je ne me suis jamais senti aussi seul »

« Aujourd’hui, j’ai joué devant 80000 personnes, et je ne me suis jamais senti autant entouré »

Les étoiles vagabondes

Et pour réussir à retrouver le chemin vers la lumière au milieu de cet univers immensément vide et sombre, il aura fallu à Nekfeu du temps et des voyages.

Car si l’on sent que c’est la célébrité qui est au coeur de ses troubles, cela s’est exprimé à travers sa dernière rupture amoureuse. Relation qu’il mentionnait déjà à plusieurs reprises sur Cyborg avec les morceaux O.D et Galatée et qui est ici présente au cours de tout le projet. Déjà sur Cyborg, il mettait en lumière les dégâts de la musique, à cause de qui il négligeait sa relation amoureuse

« Pardon bébé, partons, marre de cette vie d’rap
Tu m’as dis : « c’est faux, tu l’f’ras jamais, c’est moi qu’tu quitteras »
Et c’était faux, enfin, j’ai-j’ai nié sous le seum
Cette vé… cette vérité retentissante »

Galatée

Et aujourd’hui, c’est une rupture qu’il doit affronter. Et après avoir été tellement proche de sa bien-aîmée, elle a explosé, le condamnant à errer seul sur Terre, perdu et la cherchant désespérément, sur Terre ou dans l’univers… Il utilise d’ailleurs Vanessa Paradis dans le morceau Dans l’univers pour mettre en scène cette relation vouée à l’échec et qui pousse Nekfeu vers cette femme désormais inatteignable. Ce morceau est parfaitement utilisée car les passes passes entre les deux artistes nous donnent l’impression qu’ils sont encore proches et liés. Mais la voix planante de Vanessa Paradis symbolise un éloignement inévitable entre les deux, qui enterre progressivement toute possibilité de redonner vie à cette relation.

« Dans l’Univers, y’a des milliards de vies sur Terre, sept milliards d’êtres humains
Peut-être trois milliards de filles mais c’est toi qu’j’veux »

Dans l’univers

Fuir, c’est ce qui souvent nous permet de faire le vide, pour prendre du recul et observer de plus haut qui l’on est tout en bas. Et cette fuite, on la ressent tout au long de l’album et à travers le film: après avoir expérimenté des influences jazz (sur O.D, Vinyle) et nippones (Nekketsu) sur Cyborg, Nekfeu revendique sur cet album une diversité musicale encore plus poussée, avec des morceaux qui nous font voyager vers d’autres univers. A commencer tout d’abord par le morceau Alunissons, où Nekfeu chante de bout en bout. Pour l’anecdote, j’ai écouté l’album dans sa totalité cet été seul dans la nuit en regardant les étoiles, et ce morceau a, dans cette situation, pris une dimension radicalement différente. Ce goût du voyage se retrouve tout au long du projet, avec dès l’introduction, la voix de Cristal Key qui, en japonais, informe Nekfeu qu’elle se fait du souci pour lui (cette introduction fait d’ailleurs écho à l’outro de Cyborg, où elle lui adressait déjà un message l’invitant à vite la rejoindre à Tokyo). Puis, ceci est rythmé par les interludes dans les aéroports (comme à la fin de Tricheur), et par des morceaux qui décrivent le voyage soit dans la musicalité apportée (Όλα Καλά, Pixels, Ciel Noir et Dernier soupir avec des choeurs et l’influence jazz de la Nouvelle Orléans), soit dans le texte (Premier pas, CDGLAXJFKHNDATH, Rouge à lèvres). C’est donc par le voyage que Nekfeu à réussi à trouver ce dont tous les artistes ont besoin pour nourrir leur créativité et continuer à être pertinent musicalement: de la vie, des aventures, de la ressource, bref des choses à raconter. Il est d’ailleurs nécessaire de souligner l’idée que ce voyage de deux ans, Nekfeu ne l’a pas fait seul: on voit dans le film qu’à chaque voyage, il est toujours entouré soit de sa famille, soit de ses amis, qui ont contribué à trouver la clé pour aller mieux au fil des mois.

Petite parenthèse pour préciser l’importance, trop souvent négligée, sur le besoin de temps entre les projets. Faire un album de 18 titres tous les six mois, tenter de pousser la productivité à son maximum n’est pas une bonne stratégie: en effet, l’artiste n’a pas le temps d’explorer de nouveaux horizons musicaux, sera plus négligeant, moins perfectionniste et par conséquent se répétera de plus en plus au cours de ses projets et finira par s’essouffler. Chaque artiste devrait avoir comme but d’évoluer au fil des albums, de proposer quelque chose de différent. Et donc pour se renouveler en permanence, musicalement et lyricalement, il est important de laisser du temps pour vivre et creuser d’autres perspectives artistiques. Encore une fois, le film était très intéressant car il montrait que cette recherche musicale s’est faite en équipe puisque tout l’on voit le rôle de ses producteurs tout au long de l’élaboration du projet, qui volontairement l’orientent vers des terrains inconnus (le passage de la réalisation du morceau Alunissons reflète particulièrement bien cet aspect) et poussent ainsi Nekfeu à diversifier la musicalité proposée. Trop peu mis en valeur à mon goût, les producteurs sont pourtant des pièces maîtresses de tous les albums, des hommes de l’ombre qui jouent un rôle essentiel dans la conception de ce genre de projets. Dans le film, on voit vraiment que cet album a été réfléchi à plusieurs et qu’il est presque autant l’oeuvre de Nekfeu que celle de Diabi. Diabi a d’ailleurs réalisé une interview très intéressante dans laquelle il parle de son parcours et de la manière dont ils porté ce projet avec Nekfeu et l’a accompagné du début à la fin de l’album.

https://hypebeast.com/fr/2019/8/nekfeu-les-etoiles-vagabondes-diabi-interview

Maintenant, mon avis sur cet album a beaucoup évolué au fil des semaines. En tant que grand fan de Nekfeu, j’en attendais (comme beaucoup) énormément de son retour. Et mon bilan après la première version de l’album qu’il a délivrée (avant l’expansion) fut assez mitigé. Je trouvais que c’était un bon album, mais avec beaucoup trop de défauts pour un artiste comme Nekfeu dont le retour se fait attendre depuis si longtemps. Je suis resté sur ma faim pour plusieurs raisons (attention, je parle ici uniquement de la première version, avant la sortie de l’expansion) :

  • je trouvais l’album déséquilibré, avec une moitié d’album très sombre, des passages très (trop ?) longs – entre Le bruit qui court et Dans l’univers notamment. Puis, suivent quelques morceaux très rappés, égotrip et l’on bascule directement vers la fin de l’album où tout va mieux. J’ai trouvé cela trop rapide et mal amené.
  • musicalement, je n’ai pas vu de grande différence, très peu de prises de risques, alors que j’attendais un Nekfeu très mélodieux et qui parfois recycle de flows déjà vus (sur Koala Mouillé par exemple).
  • lyricalement, encore une impression de déjà vu, où il dénonce les mêmes problèmes sociétaux, de telle sorte que cela en devient lassant (sur Le bruit qui court). L’un de mes morceaux préférés était Takotsubo, et je regrettais qu’il n’y ait pas eu plus de morceaux aussi intimes et personnels.
  • une fin d’album frustrante, avec le morceau Premier rôle qui (je trouve) ne colle pas du tout comme outro et laisse donc l’auditeur sur un sentiment d’inachevé.

Cependant, deux semaines après arrive l’expansion. Et là, tout change. Tout change car l’album est alors à envisager d’une manière totalement différente. Moi qui, je l’ai mentionné notamment sur l’analyse de Jvlivs (instant promo oblige), cherche vraiment à écouter un album d’une traite, pas en aléatoire, j’ai dû ici revoir ma formule. On n’écoute pas un 34 titres de la même manière que l’on écoute un 18 titres. Un album de 34 morceaux contient nécessairement différentes ambiances et il est fait pour être écouté sous différents aspects. Dans cet album, tout est une question d’ambiance (on a l’exemple que j’ai mentionné plus haut sur Alunissions). Et au sein de ces différentes ambiances (sombre, mélancolique, énervé, kick, mélodieux, planant…), on retrouve cette cohérence tant recherchée et appréciée. C’est d’ailleurs impressionnant de parvenir à réaliser un projet aussi long, diversifié dans la musicalité proposée et pour autant très logique dans son déroulement. Un des points forts de cet album qui, selon moi, vieillira bien au fil des années. De plus, l’expansion a gommé tous les défauts que j’avais sur cet album:

  • il n’est plus déséquilibré, puisque la majorité des morceaux rajoutés se trouvent en deuxième partie d’album et donc amènent lentement mais logiquement la période de rétablissement de Nekfeu. Cela se retrouve notamment sur le morceau Energie sombre, où l’on ressent qu’il est en train de passer à autre chose sentimentalement, qu’il cesse de ressasser sa rupture pour se tourner vers quelque chose de différent. L’évolution se remarque sur le changement dans le premier et le dernier refrain:

« Quand le jour s’est levé, tu m’as demandé des news
Et quand la Lune s’est levée, j’ai downloadé tes nudes »

« Quand le doute s’est levé, j’me suis privé d’tes news
Et quand le jour s’est levé, j’ai supprimé tes nudes
Qui a besoin de toi ?
« 

Energie sombre
  • musicalement, on retrouve l’évolution dont je parlais un peu plus tôt. La majorité des morceaux de l’expansion sont très mélodieux (Nouvel homme, Ken Kaneki, De mes cendres, Chanson d’amour). Les progrès de Nekfeu dans ce domaine apportent beaucoup de fraîcheur au moment de l’album où il entame son chemin vers la guérison.
  • ces apports de 16 titres ont donné encore plus de logique et de cohérence au projet, avec des morceaux qui sont amenés par des enchaînements très travaillés (Écrire/Ciel Noir ; Voyage léger/Interlude Fifty/Compte les hommes ; Premier pas/Dernier soupir) et arrivent à capter l’auditeur tout au long de son écoute.
  • un album qui finit bien, puisque l’outro n’est plus Premier rôle, mais À la base, qui est à mon sens un excellent morceau qui vient parfaitement clôturer cet album.

Et quel bel apport des featurings sur cet album ! On a pu apprécié les passe-passes avec Vanessa Paradis, l’excellent titre avec Damso, l’utilisation de Cristal Key pour un morceau très aérien et planant, le chef d’œuvre monumental de Flingue & Feu sur Compte les hommes, le magnifique refrain de Nemir sur Elle pleut… : globalement peu de déchets sur cet album (seulement 3 ou 4 selon moi).

Dernier point pour évoquer un de mes coups de cœurs qui passe très souvent inaperçu, voire qui ennuie alors que, s’il est écouté dans le bon contexte, est exceptionnel. Il s’agit de De mon mieux : ce morceau est à écouter quand ça va mal, quand vous êtes proches de la rupture, et que vous êtes à bout de force. Un titre incroyable qui allie mélancolie, déprime, se laisse à l’abandon jusqu’à donner les larmes aux yeux. C’est une des premières fois que Nekfeu va aussi loin sur ce genre de morceau. Il utilise volontairement un rythme très lent, un flow sans saveur, accentué par les backs vocaux féminins tout au long du titre, qui font que le morceau paraît extrêmement long, redondant, où Nekfeu parvient à suspendre le temps et nous plonger dans la tristesse la plus profonde durant près de quatre minutes. Encore une fois, tout est une question d’ambiance sur cet album…

Si vous êtes passés à côté de cet album, replongez-vous dedans. C’est un album de réécoute, où l’on redécouvre de nouvelles choses au fil des semaines et des mois et où le film est évidemment à prendre en compte. Aviez-vous remarqué que Nekfeu chantonne l’air de Premier pas à la fin de Dernier soupir ? Que la prod au début de A la base est la même qu’à la fin de De mes cendres, en décéléré ? Ce sont des petits détails dont je me suis rendu compte plusieurs semaines voire mois après la sortie de l’album, qui renforcent le fil conducteur du projet et qui donnent envie de continuer à creuser en faisant attention aux détails les plus minces. Ce projet a été extrêmement bien travaillé et mérite d’être étudié avec sérieux et en profondeur. Incontestablement, Nekfeu a réussi son retour, est parvenu à surprendre toute l’industrie musicale avec son incroyable stratégie commerciale, qui fait des Etoiles Vagabondes l’album le plus vendu de l’année (plus de 400000 ventes en moins de six mois). Une pépite.

JVLIVS, l’album concept de référence du rap français

Ecouter de la musique, ce n’est pas uniquement aider à passer le temps quand on est dans le métro ou chercher la musique sur laquelle on va pécho à la prochaine soirée. Ecouter de la musique, c’est réussir à se fondre dans une ambiance particulière peinte par un artiste. Chacun a ses habitudes: certains aiment écouter des playlists avec un enchaînement de morceaux auquel on ne trouve aucune logique particulière. D’autres aiment écouter un album entier d’une traite, pas en aléatoire, de manière à pouvoir juger une oeuvre dans son ensemble. C’est mon cas.

Et quelle incroyable satisfaction à l’écoute de ce qui ressemble de très près au meilleur album de l’année 2018, Jvlivs, le 3ème album de SCH. Combien de fois avez-vous regretté un album qui s’annonçait comme un classique à l’écoute des premières pistes, et qui s’est avéré ne pas tenir pas la route sur la durée, qui fut trop long, victime de remplissage et du manque de rigueur de l’artiste ? Pas cette fois. Enfin un album concept qui se tient de A à Z, où l’on ne perd jamais le fil conducteur du projet.

Si vous n’avez jamais écouté cet album, alors décrochez de cet article, accordez une heure à ce chef-d’oeuvre musical et revenez lire la fin après votre première écoute.

On reprend donc sur l’analyse de cet album et de son importance dans un registre qui malheureusement se fait trop peu dans le rap français: celui de l’album-concept. L’idée est qu’un album raconte une histoire autour d’un thème très précis et dont il ne s’éloigne jamais: un album concept n’est surtout pas une compilation des 15 meilleurs morceaux d’un artiste sur les 12 derniers mois. Un morceau qui fait partie d’un album concept que l’on écoute en dehors du contexte de l’album peut paraître impertinent ou sans plus et se révéler essentiel à la tenue d’un album (c’est d’ailleurs le cas sur cet album, notamment sur les singles comme Mort de rire ou Pharmacie, qui n’avaient au moment de leur sortie pas fait l’unanimité et dont l’importance s’est faite ressentir dans le fil de l’album). Alors pourquoi cet album est-il une réussite totale ?

Premièrement, il est intéressant de souligner la manière dont la fiction sert la réalité et inversement dans cet album. SCH (de son vrai nom Julien) sort de son corps et incarne le personnage de Jvlivs, qui représente une partie sombre et enfouie du rappeur marseillais qu’il utilise pour exprimer ses sentiments les plus profonds. Lui qui dit qu’il n’arriverait pas à se poser en un artiste « à coeur ouvert » décide de ne pas ouvrir son coeur, mais celui de Jvlivs, ce baron de la drogue taillé de toutes pièces et fondu au coeur de la mafia italienne. Il utilise la violence de ce milieu pour livrer une introspection sur ce qui le touche et sur les démons qui le torturent. Il mentionne notamment tout au long du projet sa relation avec son père, qui est présenté dans les interludes comme un ancien baron de la drogue décédé et pour qui Jvlivs menait sa vie aujourd’hui:

« Il excellait là où son père avait échoué, la survie. Et chacun de ses actes honorait sa mémoire. Otto, quatre lettres qui ont terrifié avant lui, quatre lettres qu’il avait dans la peau »(Interlude – 420 mètres)

avant d’enchaîner magnifiquement sur le morceau Otto , le meilleur morceau de l’album selon moi qui rend hommage à son père. Ici, SCH utilise le personnage de Jvlivs pour décrire sa relation avec son père, décédé en 2017 et à qui il avait d’ailleurs déjà dédié un morceau bouleversant intitulé La nuit sur son album précédent. Ce projet est d’ailleurs un des rares albums dont le scénario a été poussé à son paroxysme, puisque SCH a annoncé qu’il s’agissait d’une trilogie et que la sortie du Tome I fut accompagnée d’un court métrage intitulé Jvlivs Absolu Tome 1 dans lequel on retrouve SCH en tant qu’acteur mêlé aux conflits de cartels en Italie, le tout narré par José Luccioni, qui est la voix française d’Al Paccino. On retrouve d’ailleurs la voix de José Lucccioni dans les 3 interludes de l’album, qui participent d’ailleurs parfaitement à la tenue du projet et à son bon déroulement.

Ensuite, cet album est impressionnant de par la maîtrise dont SCH fait preuve dans la musicalité qu’il propose. Si l’univers est assez homogène avec des productions assez sombres et propres à cette ambiance mafioso, SCH parvient parfaitement à alterner violence (comme sur VNTM, Facile) mélancolie (sur Otto), mélodie (sur Skydweller, Le Code) et tenter (et réussir) des prises de risques, comme sur le morceau Ciel rouge. Et c’est cette richesse au sein d’un univers restreint qui permet à l’auditeur de digérer l’album et fait que son écoute passe sans aucun accroc. De plus, comment ne pas évoquer la bonne tenue de l’album sans mentionner l’entourage de l’artiste ? A commencer par le producteur de SCH, Guilty, membre du Katrina Squad. Présent sur la totalité de l’album, il est au coeur de la conception musicale de ce projet, qui en plus d’être à l’origine de la production, a grandement participé à la conception du projet, presque réalisé en duo. Un projet dont les guitares et les sonorités rappellent le Sud, celui d’où SCH et Jvlivs sont tous deux originaires.

Enfin, un dernier point qui est souvent à la fois essentiel et dangereux quand on aborde un album concept, voire un album tout court: celui des featurings. Il est essentiel car un featuring permet souvent de donner un second souffle à un album et de surprendre l’auditeur au cours de son écoute, en utilisant une qualité que l’artiste n’a pas et qu’il va chercher ailleurs. Mais la question des featurings est aussi dangereuse car le risque est que la connexion soit mauvaise, s’incorpore mal à l’album et nous fasse perdre le fil. Inviter un artiste sur un projet, ce n’est pas (ou cela ne doit pas être en tout cas) faire payer le label pour avoir le crédit « feat Nekfeu » ou « feat Booba » sur le tracklisting. Il faut réussir à choisir l’invité parfait qui va réussir à donner un petit plus au projet. C’est réalisé à la perfection sur Jvlivs. Un seul featuring: Ninho. Sur la forme, il arrive à l’endroit parfait sur le tracklisting, et retient l’attention de l’auditeur au coeur d’un segment de 7 morceaux entre deux interludes. Sur le fond, la connexion est incroyablement bien réussie: cette collaboration est sans doute l’une des plus marquantes de l’année. SCH utilise la voix pleine de mélancolie et de haine de Ninho qui est, comme SCH, prêt à « partir », c’est-à-dire à mourir, en décrivant la violence de la mafia, la solitude à laquelle il est livré, l’absence de sentiments par cette phrase dans le refrain:

« Bienvenue dans la mafia, on a vendu la mort pour gagner nos vidas » (Prêt à partir)

Qu’est-ce qui fait la différence entre un bon album et un grand album ? Des détails. La note finale plus que tout. C’est ce qui fait que l’on ne reste pas sur notre faim à la fin de l’écoute. Pour être sincère, Bénéfice (le dernier titre) est la plus belle outro que j’ai entendue en rap français depuis Jusqu’au dernier gramme sur l’album Dans La Légende de PNL. Bénéfice est un morceau dans lequel l’artiste et le producteur fusionnent, où la voix de SCH se fond dans le décor durant près de 7 minutes, avec des backs vocaux qui viennent donner de la fatalité dans un morceau où il décrit la beauté et le charme de ce milieu de gangsters, où l’on cherche l’argent et le respect avant tout, où l’on sait que notre place ne sera pas au paradis, mais où l’on tombe dès le plus jeune âge dans l’amour de la rue et de la violence en équipe:

« Mains tâchées de sang, car le bruit des flingues a sa poésie » – « J’pourrais m’enfuir, quitter la zone mais la vérité c’est que je l’aime à mort » (Bénéfice)

Avec ce morceau, l’album se termine en apothéose avec l’instrumental qui continue encore et encore, d’une telle manière qu’on souhaiterait que ce morceau dure indéfiniment et ne s’arrête jamais.

Alors que l’annonce du Tome II de Jvlivs ne devrait plus trop tarder , il me semblait nécessaire de revenir sur cet album qui a été ma plus grosse claque en tant qu’auditeur de rap en première écoute. Si d’autres rappeurs français pouvaient s’inspirer de SCH et réaliser des albums concept de cette qualité, j’en finirai de râler et de me morfondre sur tant d’albums qui auraient pu être magnifiques si le concept avait été plus poussé en profondeur.

Vivement la sortie du Tome II…