JVLIVS, l’album concept de référence du rap français

Ecouter de la musique, ce n’est pas uniquement aider à passer le temps quand on est dans le métro ou chercher la musique sur laquelle on va pécho à la prochaine soirée. Ecouter de la musique, c’est réussir à se fondre dans une ambiance particulière peinte par un artiste. Chacun a ses habitudes: certains aiment écouter des playlists avec un enchaînement de morceaux auquel on ne trouve aucune logique particulière. D’autres aiment écouter un album entier d’une traite, pas en aléatoire, de manière à pouvoir juger une oeuvre dans son ensemble. C’est mon cas.

Et quelle incroyable satisfaction à l’écoute de ce qui ressemble de très près au meilleur album de l’année 2018, Jvlivs, le 3ème album de SCH. Combien de fois avez-vous regretté un album qui s’annonçait comme un classique à l’écoute des premières pistes, et qui s’est avéré ne pas tenir pas la route sur la durée, qui fut trop long, victime de remplissage et du manque de rigueur de l’artiste ? Pas cette fois. Enfin un album concept qui se tient de A à Z, où l’on ne perd jamais le fil conducteur du projet.

Si vous n’avez jamais écouté cet album, alors décrochez de cet article, accordez une heure à ce chef-d’oeuvre musical et revenez lire la fin après votre première écoute.

On reprend donc sur l’analyse de cet album et de son importance dans un registre qui malheureusement se fait trop peu dans le rap français: celui de l’album-concept. L’idée est qu’un album raconte une histoire autour d’un thème très précis et dont il ne s’éloigne jamais: un album concept n’est surtout pas une compilation des 15 meilleurs morceaux d’un artiste sur les 12 derniers mois. Un morceau qui fait partie d’un album concept que l’on écoute en dehors du contexte de l’album peut paraître impertinent ou sans plus et se révéler essentiel à la tenue d’un album (c’est d’ailleurs le cas sur cet album, notamment sur les singles comme Mort de rire ou Pharmacie, qui n’avaient au moment de leur sortie pas fait l’unanimité et dont l’importance s’est faite ressentir dans le fil de l’album). Alors pourquoi cet album est-il une réussite totale ?

Premièrement, il est intéressant de souligner la manière dont la fiction sert la réalité et inversement dans cet album. SCH (de son vrai nom Julien) sort de son corps et incarne le personnage de Jvlivs, qui représente une partie sombre et enfouie du rappeur marseillais qu’il utilise pour exprimer ses sentiments les plus profonds. Lui qui dit qu’il n’arriverait pas à se poser en un artiste « à coeur ouvert » décide de ne pas ouvrir son coeur, mais celui de Jvlivs, ce baron de la drogue taillé de toutes pièces et fondu au coeur de la mafia italienne. Il utilise la violence de ce milieu pour livrer une introspection sur ce qui le touche et sur les démons qui le torturent. Il mentionne notamment tout au long du projet sa relation avec son père, qui est présenté dans les interludes comme un ancien baron de la drogue décédé et pour qui Jvlivs menait sa vie aujourd’hui:

« Il excellait là où son père avait échoué, la survie. Et chacun de ses actes honorait sa mémoire. Otto, quatre lettres qui ont terrifié avant lui, quatre lettres qu’il avait dans la peau »(Interlude – 420 mètres)

avant d’enchaîner magnifiquement sur le morceau Otto , le meilleur morceau de l’album selon moi qui rend hommage à son père. Ici, SCH utilise le personnage de Jvlivs pour décrire sa relation avec son père, décédé en 2017 et à qui il avait d’ailleurs déjà dédié un morceau bouleversant intitulé La nuit sur son album précédent. Ce projet est d’ailleurs un des rares albums dont le scénario a été poussé à son paroxysme, puisque SCH a annoncé qu’il s’agissait d’une trilogie et que la sortie du Tome I fut accompagnée d’un court métrage intitulé Jvlivs Absolu Tome 1 dans lequel on retrouve SCH en tant qu’acteur mêlé aux conflits de cartels en Italie, le tout narré par José Luccioni, qui est la voix française d’Al Paccino. On retrouve d’ailleurs la voix de José Lucccioni dans les 3 interludes de l’album, qui participent d’ailleurs parfaitement à la tenue du projet et à son bon déroulement.

Ensuite, cet album est impressionnant de par la maîtrise dont SCH fait preuve dans la musicalité qu’il propose. Si l’univers est assez homogène avec des productions assez sombres et propres à cette ambiance mafioso, SCH parvient parfaitement à alterner violence (comme sur VNTM, Facile) mélancolie (sur Otto), mélodie (sur Skydweller, Le Code) et tenter (et réussir) des prises de risques, comme sur le morceau Ciel rouge. Et c’est cette richesse au sein d’un univers restreint qui permet à l’auditeur de digérer l’album et fait que son écoute passe sans aucun accroc. De plus, comment ne pas évoquer la bonne tenue de l’album sans mentionner l’entourage de l’artiste ? A commencer par le producteur de SCH, Guilty, membre du Katrina Squad. Présent sur la totalité de l’album, il est au coeur de la conception musicale de ce projet, qui en plus d’être à l’origine de la production, a grandement participé à la conception du projet, presque réalisé en duo. Un projet dont les guitares et les sonorités rappellent le Sud, celui d’où SCH et Jvlivs sont tous deux originaires.

Enfin, un dernier point qui est souvent à la fois essentiel et dangereux quand on aborde un album concept, voire un album tout court: celui des featurings. Il est essentiel car un featuring permet souvent de donner un second souffle à un album et de surprendre l’auditeur au cours de son écoute, en utilisant une qualité que l’artiste n’a pas et qu’il va chercher ailleurs. Mais la question des featurings est aussi dangereuse car le risque est que la connexion soit mauvaise, s’incorpore mal à l’album et nous fasse perdre le fil. Inviter un artiste sur un projet, ce n’est pas (ou cela ne doit pas être en tout cas) faire payer le label pour avoir le crédit « feat Nekfeu » ou « feat Booba » sur le tracklisting. Il faut réussir à choisir l’invité parfait qui va réussir à donner un petit plus au projet. C’est réalisé à la perfection sur Jvlivs. Un seul featuring: Ninho. Sur la forme, il arrive à l’endroit parfait sur le tracklisting, et retient l’attention de l’auditeur au coeur d’un segment de 7 morceaux entre deux interludes. Sur le fond, la connexion est incroyablement bien réussie: cette collaboration est sans doute l’une des plus marquantes de l’année. SCH utilise la voix pleine de mélancolie et de haine de Ninho qui est, comme SCH, prêt à « partir », c’est-à-dire à mourir, en décrivant la violence de la mafia, la solitude à laquelle il est livré, l’absence de sentiments par cette phrase dans le refrain:

« Bienvenue dans la mafia, on a vendu la mort pour gagner nos vidas » (Prêt à partir)

Qu’est-ce qui fait la différence entre un bon album et un grand album ? Des détails. La note finale plus que tout. C’est ce qui fait que l’on ne reste pas sur notre faim à la fin de l’écoute. Pour être sincère, Bénéfice (le dernier titre) est la plus belle outro que j’ai entendue en rap français depuis Jusqu’au dernier gramme sur l’album Dans La Légende de PNL. Bénéfice est un morceau dans lequel l’artiste et le producteur fusionnent, où la voix de SCH se fond dans le décor durant près de 7 minutes, avec des backs vocaux qui viennent donner de la fatalité dans un morceau où il décrit la beauté et le charme de ce milieu de gangsters, où l’on cherche l’argent et le respect avant tout, où l’on sait que notre place ne sera pas au paradis, mais où l’on tombe dès le plus jeune âge dans l’amour de la rue et de la violence en équipe:

« Mains tâchées de sang, car le bruit des flingues a sa poésie » – « J’pourrais m’enfuir, quitter la zone mais la vérité c’est que je l’aime à mort » (Bénéfice)

Avec ce morceau, l’album se termine en apothéose avec l’instrumental qui continue encore et encore, d’une telle manière qu’on souhaiterait que ce morceau dure indéfiniment et ne s’arrête jamais.

Alors que l’annonce du Tome II de Jvlivs ne devrait plus trop tarder , il me semblait nécessaire de revenir sur cet album qui a été ma plus grosse claque en tant qu’auditeur de rap en première écoute. Si d’autres rappeurs français pouvaient s’inspirer de SCH et réaliser des albums concept de cette qualité, j’en finirai de râler et de me morfondre sur tant d’albums qui auraient pu être magnifiques si le concept avait été plus poussé en profondeur.

Vivement la sortie du Tome II…